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Typologie des trajectoires démographiques des intercommunalités ces 50 dernières années : quels leviers à l’oeuvre ?

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Les phénomènes concourant à la croissance et à la décroissance démographique sont fonction de deux facteurs :

  • un levier migratoire, qui traduit le niveau d’attractivité d’un territoire en mettant en regard les entrées et les sorties ;
  • un levier naturel, lié à la structure par âges de la population, qui fait la balance entre le nombre de naissances et de décès.

La suite de l’analyse s’attache à identifier la nature de ces leviers, qui conduit à des trajectoires démographiques différenciées selon les territoires.
Les ressorts de la croissance démographique diffèrent selon les territoires, et l’on voit se dessiner de véritables trajectoires pour certains d’entre eux.

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Méthodologie : décrire et classer les trajectoires territoriales à l’aide d’une « analyse de séquences »

L’analyse s’appuie sur une méthode statistique appelée « analyse de séquences », permettant de décrire et classifier les trajectoires individuelles1 – ici des Établissements publics de coopération intercommunale (EPCI), en considérant chaque trajectoire comme une suite d’états dans un espace de six modalités, correspondant à six types de mécanismes expliquant les évolutions démographiques de chaque EPCI :

  • une croissance totale, qui résulte du cumul d’un solde naturel et d’un solde migratoire apparent positifs ;
  • une croissance associée à un solde migratoire apparent positif ;
  • une croissance associée à un solde naturel positif ;
  • une décroissance totale, qui résulte du cumul d’un solde naturel et d’un solde migratoire apparent négatifs ;
  • une décroissance associée à un solde migratoire apparent négatif ;
  • une décroissance associée à un solde naturel négatif.

L’objectif est d’identifier les régularités et les « séquences-types » des trajectoires démographiques suivies par les EPCI sur sept périodes intercensitaires, entre 1968 et 2018.
Les séquences sont identifiées à partir des dissimilarités entre paires de séquences et à l’aide de la méthode d’appariement optimal, permettant le calcul d’une matrice des dissimilarités entre séquences. Cette matrice concourt ensuite au calcul d’une Classification ascendante hiérarchique (CAH), réalisée à l’aide du critère de Ward2.

L’analyse de séquences menée ici permet d’identifier 699 trajectoires différentes des EPCI et de définir cinq classes décrivant chacune une « trajectoire-type » d’évolution territoriale différenciée3. Elle a été réalisée sous R, à l’aide du package TraMineR4.

Classe 1 : les champions de la croissance, à bout de souffle ?

La trajectoire démographique d’un tiers des intercommunalités françaises (413 EPCI) se caractérise principalement par une croissance totale de la population au cours des 50 dernières années.

Ces espaces se situent en grande majorité dans les quarts nord-ouest et sud-est de la France, en Guyane, mais aussi dans les zones frontalières de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Italie.
À l’est, l’axe longeant la vallée du Rhône depuis Lyon jusqu’à la côte camarguaise est également concerné. On retrouve également des EPCI situés dans la seconde couronne francilienne, encadrant l’axe de la vallée de la Seine, dans une partie des Hauts-de-France limitrophe de la région capitale, mais aussi dans les pays rennais et nantais. On note en effet la présence de plusieurs métropoles5 – et pour certaines, à l’image de Toulouse, de leurs couronnes périurbaines, dont la plupart sont situées sur les littoraux atlantique (Nantes, Bordeaux) et méditerranéen (Montpellier, Toulon). Notons enfin qu’en dehors des espaces les plus urbains cités ci-avant, la moitié des EPCI de densité intermédiaire6 comptabilisés sur le territoire national appartient à cette catégorie.

En 2018, 21,2 millions de personnes résidaient dans les espaces de cette catégorie (31 % du total de la population française). La population y a progressé en moyenne chaque année de + 1,0 % depuis 1968, soit un rythme deux fois plus important que la moyenne française sur la même période. Néanmoins, la nature des dynamiques démographiques de ces territoires se diversifie et, là où 93,2 % des espaces étaient en croissance totale au début des années 2000, ils ne sont plus que 60,3 % aujourd’hui7.
Ils sont en effet de plus en plus nombreux à voir leur croissance portée soit uniquement par les dynamiques naturelles (8,7 %), soit par les dynamiques
migratoires (7,7 %). 15,0 % d’entre eux sont même désormais en décroissance, du fait d’un solde migratoire négatif.

Aujourd’hui, ces espaces restent cependant en moyenne plus attractifs que la plupart des autres territoires : entre 2013 et 2018, le taux d’accroissement annuel dû au solde migratoire atteint + 0,39 %, et même + 0,77 % dans les métropoles de cette catégorie, contre -0,11 % en moyenne dans les autres types d’espaces.

 

Classe 2 : ceux qui ne peuvent presque plus compter sur leur natalité pour limiter leur décroissance

Certaines intercommunalités se distinguent par un profil démographique relativement jeune et porté historiquement par la natalité (143 EPCI, soit 11,4 % des EPCI).
Au début des années 1970, plus de la moitié de ces espaces gagnaient de la population, dont plus de 35 % uniquement grâce à leurs dynamiques naturelles. Cette dynamique se maintient jusqu’au début des années 2000 malgré une diminution progressive du taux natalité qui s’établit aujourd’hui à 11,3 naissances pour 1 000 habitants (contre 16 ‰ à la fin des années 1970 puis 12,7 ‰ entre 1999 et 2008). Toutefois, depuis 2008, une partie de plus en plus importante de ces territoires est en décroissance totale (41,3 % au cours de la dernière période intercensitaire). Le solde naturel ne parvient plus en effet à y contrebalancer le solde migratoire, durablement négatif.

Parmi les espaces appartenant à cette catégorie se trouvent notamment certaines métropoles comme Metz, Brest, Saint-Étienne et Nancy qui, hormis la métropole bretonne, se caractérisent toutes par un déficit migratoire.
Ces intercommunalités se situent par ailleurs en grande majorité dans le Nord et plus spécifiquement au coeur du bassin minier de l’ancienne région Nord-Pas de Calais – autour de Cambrai, Valenciennes et Béthune, et dans une large partie de l’Aisne, mais aussi dans l’est du pays – sur un axe particulièrement peu dense et démographiquement peu attractif, partant des Vosges et remontant vers la région capitale à travers la Meuse et la Marne. Le phénomène de décroissance en France s’est en effet particulièrement localisé depuis le milieu du XXe siècle dans les anciennes régions industrielles du Nord et du Nord-Est du pays8 et, comme l’ont plus tard montré Wolff et al, plus spécifiquement au coeur des vieux bassins miniers et industriels et de villes dépendant d’un panel restreint d’activités, notamment industrielles : « […] il existe en France une composante régionale de la décroissance urbaine […]. Cette dynamique régionale de la décroissance urbaine va de pair avec une spécialisation des villes en décroissance dans des secteurs d’activités économiques en récession »9.

Classe 3 : des espaces urbains et jeunes, en croissance du fait de leur natalité

Les EPCI de cette troisième catégorie gagnent, pour la majorité, de nombreux habitants. À la différence de la première catégorie, au fil des années, une proportion de plus en plus importante d’entre eux a vu sa population augmenter, uniquement grâce à un solde naturel positif : un tiers de ces intercommunalités avait une croissance associée à un excédent naturel au début des années 1970, contre près de 60 % à la fin des années 1990, et 55 % aujourd’hui.
Ces intercommunalités affichent le taux de natalité le plus élevé de l’ensemble des catégories : 14 naissances pour 1 000 habitants contre 10,7 ‰ en moyenne pour les autres catégories.

À l’instar des espaces mentionnés ci-avant, ils présentent depuis de nombreuses décennies un solde migratoire négatif, qui les conduit à compter aujourd’hui deux fois plus de territoires en décroissance que trente années auparavant.
La population y est caractérisée par sa relative jeunesse puisque seuls 7,8 % de la population ont 75 ans ou plus, contre 10,3 % en moyenne dans les autres espaces. La faible proportion de personnes âgées bénéficie à l’accroissement naturel de ces territoires, qui présentent un taux de mortalité particulièrement faible (7,1 décès pour 1 000 habitants en 2018 contre 9,8 ‰ pour les autres types d’espaces).

Il s’agit d’un nombre restreint d’intercommunalités (121 EPCI, soit 9,7 % des EPCI) de forte densité ou de densité intermédiaire (deux tiers des EPCI de cette classe), principalement situées en première couronne francilienne, sur l’axe structurant de la vallée de la Seine et la partie nord-est de la Beauce (particulièrement concernés par le déficit migratoire). On les retrouve également à La Réunion, mais aussi de façon éparse dans d’autres régions métropolitaines comme l’Alsace, ou sur la zone limitrophe aux départements du Maine-et-Loire et des Deux-Sèvres. Cette classe regroupe par ailleurs toutes les autres métropoles françaises qui n’appartiennent pas aux classes précédentes (11 au total), mais qui se distinguent toutefois par leur profil migratoire actuel : positif pour Strasbourg, Dijon, Tours, Orléans, Clermont-Ferrand et Lyon ; négatif pour Paris, Marseille, Lille, Rouen et Grenoble.

Classe 4 : des territoires « vieillis »10, mais attractifs

À l’inverse des deux types d’espaces précédents, ces territoires, comptant pour 25,8 % des EPCI français (323 EPCI), se caractérisent avant tout par leur attractivité et le relatif vieillissement de leur population.
Ces territoires comptent une part importante de personnes âgées de 75 ans ou plus (12,1 %, contre 8,9 % dans les autres types d’espaces) et un indice de vieillissement de 115 (contre 77 ailleurs). La mortalité y est ainsi plus forte avec 11,4 décès pour 1 000 habitants contre 8,4 ‰ ailleurs en France.
Devenus particulièrement attractifs au début des années 1970, ce sont à l’époque 67,2 % de ces territoires qui affichent une population croissante du seul fait de la balance des entrées et des sorties du territoire, 65,9 % entre 1990 et 1999 et 47,8 % aujourd’hui. Ainsi, de plus en plus de ces territoires affichent ces toutes dernières années une diminution de leur solde migratoire, ne permettant plus de contrebalancer la mortalité importante liée à la forte représentation de personnes âgées. Du fait de cette nouvelle dynamique, la part des territoires en décroissance totale atteint aujourd’hui 17,4 %, illustrant le changement de trajectoire de ces intercommunalités.

Il s’agit ici principalement d’intercommunalités peu denses, situées sur les littoraux atlantique (particulièrement sur la partie aquitaine) et languedocien, la partie est de la Côte d’Azur, mais également dans le sud du massif alpin (du sud de la Drôme jusqu’à l’arrière-pays niçois), la Corse et plus généralement des couronnes périurbaines de grandes villes du Sud (Bordeaux, Toulouse, Montauban, Perpignan, Montpellier ou encore Nîmes). Plus au nord, on retrouve des territoires situés dans la baie du Mont-Saint-Michel et le sud du Cotentin (Manche), dans le centre-est de la Bretagne, certains EPCI du Perche, de la région Centre-Val de Loire et l’ancienne région Bourgogne.

Classe 5 : des territoires « vieillis » et historiquement en déprise

À l’instar des espaces précédents, cette classe se caractérise par une présence importante de personnes âgées : on compte en 2018 pas moins de 145 personnes âgées de 65 ans ou plus pour 100 jeunes de moins de 20 ans, contre 79 en moyenne dans les autres types d’espaces. Le taux de mortalité y est le plus élevé de l’ensemble des espaces avec 14,1 décès pour 1 000 habitants (contre 8,5 ‰ ailleurs en France). Le second trait caractéristique des EPCI de cette classe, lié au premier, tient à la forte décroissance de leur population, sur la quasi-totalité des périodes considérées, principalement du fait d’un solde naturel négatif.
En matière de dynamique, les EPCI ici regroupés ont en effet en commun de perdre en population, soit par la combinaison des facteurs naturel et migratoire notamment entre le début des années 1970 et la fin des années 1980 ; soit, à partir de la fin des années 2000, principalement du seul fait d’un déficit naturel.

Parmi les espaces classés dans cette catégorie, qui représente 20 % du total des EPCI français (250 EPCI), se trouvent des intercommunalités de faible et très faible densité, situées sur une diagonale partant ici de la Haute-Marne, pour descendre jusque dans le Gers. Plus globalement, cette zone recouvre une large partie du périmètre du Massif central et des anciennes régions Bourgogne et Poitou-Charentes.
Appartiennent également à cet ensemble, des EPCI finistériens des monts d’Arrée, mais également du massif des Pyrénées.
Notons par ailleurs que si ces espaces semblent avoir connu un regain d’attractivité à l’aube des  années 2000, le nombre de territoires ayant un solde migratoire apparent suffisamment élevé pour gagner en population ne cesse de diminuer depuis 20 ans.

1. Robette Nicolas. Explorer et décrire les parcours de vie : les typologies de trajectoires. CEPED, 2011, 86 p.
2. Robette Nicolas. L’analyse de séquences : une introduction avec le logiciel R et le package TraMineR. Note technique [en ligne]. Octobre 2012. Disponible sur : https://quanti.hypotheses.org/686 (consulté le 24 novembre 2011).
3. Du fait de l’absence de données disponibles sur le temps long, les EPCI de Mayotte sont écartés de l’analyse.
4. TraMiner – Sequence analysis in R, http://traminer.unige.ch/.

5. Six des 22 métropoles du territoire national. Le terme « métropole » est ici entendu au sens de l’appartenance à la catégorie des métropoles des EPCI à fiscalité propre.
6. Source : Insee, Grille communale de densité 2021 (cf. annexe, p. 120).

7. Citons par exemple les cas de la communauté d’agglomération de Beaune (Côte-d’Or), ou encore des communautés de communes du Val d’Amboise (Indre-et-Loire) et du Grand Roye (Somme), qui ont toutes été portées par une croissance totale continue depuis 1968 et pour qui, pour la première fois, on observe une décroissance totale au cours de la dernière période intercensitaire.

8. Pumain Denise, Guérin-Pace France. 150 ans de croissance urbaine. In : Économie et Statistique. Mars 1990, n° 230, pp. 5-16.
9. Page 8 ; Wolff Manuel, Fol Sylvie, Hélène Roth, Cunningham-Sabot Emmanuèle. Shrinking Cities, villes en décroissance : une mesure du phénomène en France. In : Cybergeo : European Journal of Geography [en ligne]. Aménagement, Urbanisme, document 661, mis en ligne le 8 décembre 2013. Disponible sur : http://journals.openedition.org/cybergeo/26136 (consulté le 25 novembre 2021).
10. Territoires au sein desquels la population âgée de 65 ans ou plus est surreprésentée.

  • Robette Nicolas. Explorer et décrire les parcours de vie : les typologies de trajectoires. CEPED, 2011, 86 p.
  • Robette Nicolas. L’analyse de séquences : une introduction avec le logiciel R et le package TraMineR. Note technique [en ligne]. Octobre 2012. Disponible sur : https://quanti.hypotheses.org/686 (consulté le 24 novembre 2011).
  • TraMiner – Sequence analysis in R, http://traminer.unige.ch/.
  • Pumain Denise, Guérin-Pace France. 150 ans de croissance urbaine. In : Économie et Statistique. Mars 1990, n° 230, pp. 5-16.
  • Wolff Manuel, Fol Sylvie, Hélène Roth, Cunningham-Sabot Emmanuèle. Shrinking Cities, villes en décroissance : une mesure du phénomène en France. In : Cybergeo : European Journal of Geography [en ligne]. Aménagement, Urbanisme, document 661, mis en ligne le 8 décembre 2013. Disponible sur : http://journals.openedition.org/cybergeo/26136 (consulté le 25 novembre 2021).

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