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D’une France rurale à une France urbaine : les conséquences de l’exode rural

Année de publication2022
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La population française, majoritairement rurale au XIXe siècle, devient majoritairement urbaine au cours du XXe siècle

Au milieu du XIXe siècle, la population française est très majoritairement rurale : 26,4 millions de personnes (soit 75,6 % de la population) vivent dans des espaces ruraux et 8,5 millions (soit 24,4 % de la population) dans des espaces urbains. Dans la quasi-totalité des départements, la majorité de la population est rurale, à l’exception de la Seine (4,6 %), des Bouches-du-Rhône (27,1 %), du Rhône (48,7 %) et du Var (49,3 %).
À partir de 1846, date à laquelle la Statistique générale de la France (SGF) commence à indiquer le nombre d’habitants dans les espaces urbains et ruraux dans ses recensements, on observe une diminution continue de la part de la population rurale, qui se poursuit au cours du XXe siècle. Ce phénomène, qualifié « d’exode rural », s’explique par les crises successives qui ont touché le secteur agricole au cours du XIXe siècle, notamment la crise de 1846-1847 provoquée par des aléas climatiques, et l’épidémie de phylloxéra qui touche le secteur viticole à la fin du XIXe siècle. Par ailleurs, le déclin de l’artisanat rural1, l’évolution des techniques agricoles et le développement de l’industrie dans les villes — secteur qui offre généralement des salaires plus élevés — ont contribué à l’amplification des départs vers les espaces urbains2. À cela s’ajoutent également des raisons sociologiques3 : un moindre intérêt pour le travail agricole du fait de sa pénibilité, des conditions de vie moins confortables qu’en ville, une crainte du célibat suscitée par le départ des jeunes femmes vers les villes, le souhait de ne plus cohabiter avec les parents et un désir d’ascension sociale4. La mécanisation de l’agriculture a également entraîné une baisse de la main-d’œuvre nécessaire pour le travail agricole. Entre 1851 et 1891, la population active dans le secteur agricole a ainsi diminué de plus de moitié, passant de 14,3 millions à 6,5 millions d’actifs (-54,5 %). Ces chiffres sont toutefois à considérer avec précaution, car la population active agricole aurait largement été sous-estimée dans les recensements de la fin du XIXe siècle, probablement du fait d’une instabilité de la définition des actifs agricoles5. Concomitamment, l’émergence du chemin de fer a pu contribuer à faciliter la mobilité de la population sur le territoire, mais son importance dans la croissance démographique des villes ne doit pas être exagérée6.

Tous les territoires n’ont pas été touchés au même moment et avec la même ampleur par l’exode rural. Si l’on s’en tient à l’analyse de l’évolution de la part de la population rurale entre 1846 et 1911, on observe une diminution pour l’ensemble des départements. Cette dernière est toutefois plus marquée dans les départements bénéficiant d’un essor industriel, majoritairement situés dans une partie du Nord et de l’Est de la France (-28,9 points de % pour la Loire, - 28,7 points pour le Nord, - 26,9 points pour le Pas-de-Calais, - 24,4 points pour le Rhône) ou d’une forte urbanisation (- 34,4 points de % pour la Seine-et-Oise et -21,9 points pour la Gironde).

En 1911, 22,1 millions de Français (soit 55,8 % de la population) vivent dans les campagnes et 17,5 millions (soit 44,2 % de la population) dans les villes. Entre 1846 et 1911, les campagnes ont donc perdu 4,3 millions d’habitants au profit des villes. Le nombre de départements dont la population est majoritairement urbaine a quadruplé, passant de quatre à seize.

Entre 1911 et 1921, la population totale diminue de plus de 5 %, mais ce sont surtout les campagnes qui voient leur population décroître de plus de 1,9 million de personnes (soit -8,9 % de la population rurale), tandis que sur la même période, la population urbaine diminue de 128 500 personnes (soit -0,7 % de la population urbaine)7. Outre la poursuite du phénomène d’exode rural au début du XXe siècle, cette forte diminution est principalement une conséquence
des nombreuses pertes humaines que la France a subies pendant la Première Guerre mondiale (plus d’un million de décès).
Après la Première Guerre mondiale, la diminution de la population rurale et la concentration de la population dans les villes s’amplifient. Entre 1921 et 1936, la population française devient pour la première fois de son histoire majoritairement urbaine : 52,9 % des Français vivent dans des espaces urbains en 1936. En 1968, soit un peu plus de 30 ans plus tard, les territoires ruraux ne comptent plus que 14,9 millions d’habitants (soit 30 % de la population). À l’inverse, 34,8 millions de Français (soit 70 % de la population) vivent dans des territoires urbains.

Une croissance démographique qui s’étend à la périphérie des villes dans les années 1950-1960 : les débuts de la périurbanisation

Au cours des années 1950 et 1960, la France est confrontée à un nouveau phénomène urbain lié à plusieurs facteurs : la forte croissance de la population dans les villes, la recherche de conditions de vie plus confortables de la part des citadins (conjuguant propriété individuelle et espace vert) et la démocratisation de l’accès aux véhicules motorisés, notamment à l’automobile8. Qualifié plus tard de « périurbanisation », ce phénomène se caractérise par un gain de population conséquent dans les communes situées autour des agglomérations Entre 1962 et 1968, la croissance démographique est principalement portée par les villes et leur périphérie urbaines, entraînant une extension spatiale des villes et une dissociation croissante entre le lieu de travail et le lieu de résidence. Plus précoce aux alentours de Paris en raison de la forte croissance démographique dans le département de la Seine, de l’émergence des transports en commun et de l’habitat pavillonnaire entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, la périurbanisation a touché la majorité des villes françaises dans des proportions variables à partir de la seconde moitié du XXe siècle.

1. Gravier Jean-François. II. L’âge du charbon en France. In : Paris et le désert français. Éditions Flammarion, 1958, pp. 23-62.
2. Fine Agnès, Sangoi Jean-Claude. Chapitre V – Les français en mouvement. In : La population française au XIXe siècle. Paris, Presses universitaires de France, 1991, pp. 86-109.
3. Gravier Jean-François. IV. Débuts d’une révolution française. In : Paris et le désert français. Éditions Flammarion, 1958, pp. 93-122.
4. Armengaud André, Fine Agnès. La population française au XXe siècle. Paris, Presses Universitaires de France, 1983, 127. p. (Que sais-je ?).
5. Molinier Jean. L’évolution de la population agricole du XVIIIe siècle à nos jours. In : Économie et statistique. Juillet-Août 1977, n° 91, pp. 79-84.
6. Poussou Jean-Pierre, Lepetit Bernard, Courgeau Daniel, Dupâquier Jacques. IV – Migrations et peuplement. In : Jacques Dupâquier. Histoire de la population française (3) : De 1789 à 1914. Paris : Presses Universitaires de France, 1988, pp. 167-235.
7. Ces résultats excluent les départements de l’Alsace-Moselle (la Moselle, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin) perdus à l’issue de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, puis redevenus français après la Première Guerre mondiale. Ces évolutions territoriales se traduisent par la présence de données pour les départements de l’Alsace-Moselle dans le recensement la SGF de 1921, mais par une absence de données pour ces mêmes départements dans le recensement de 1911. Afin d’éviter un biais dans nos résultats, nous avons estimé qu’il était préférable de retirer ces trois départements de nos analyses pour cette période.
8. Marchal Hervé, Stébé Jean-Marc. III. La ville étalée. In : La France périurbaine. Paris : Presses Universitaires de France, 2018, pp. 47-65. (Que sais-je ?)

  • Armengaud André, Fine Agnès. La population française au XXe siècle. Paris, Presses Universitaires de France, 1983, 127. p. (Que sais-je ?).
  • Fine Agnès, Sangoi Jean-Claude. Chapitre V – Les français en mouvement. In : La population française au XIXe siècle. Paris, Presses universitaires de France, 1991, pp. 86-109.
  • Gravier Jean-François. II. L’âge du charbon en France. In : Paris et le désert français. Éditions Flammarion, 1958, pp. 23-62.
  • Gravier Jean-François. IV. Débuts d’une révolution française. In : Paris et le désert français. Éditions Flammarion, 1958, pp. 93-122.
  • Marchal Hervé, Stébé Jean-Marc. III. La ville étalée. In : La France périurbaine. Paris : Presses Universitaires de France, 2018, pp. 47-65. (Que sais-je ?)
  • Molinier Jean. L’évolution de la population agricole du XVIIIe siècle à nos jours. In : Économie et statistique. Juillet-Août 1977, n° 91, pp. 79-84.
  • Poussou Jean-Pierre, Lepetit Bernard, Courgeau Daniel, Dupâquier Jacques. IV – Migrations et peuplement. In : Jacques Dupâquier. Histoire de la population française (3) : De 1789 à 1914. Paris : Presses Universitaires de France, 1988, pp. 167-235.

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