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Conclusion

Année de publication2021
Territoire
Année de publication
2018
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Au terme de ce rapport, c’est avant tout le caractère extrêmement différencié des mobilités résidentielles, de leurs effets sur les territoires et sur les individus, qui apparaît. Ces observations permettent de déplacer le débat classique entre «aménager » ou «déménager » (autrement dit, garantir l’accès de chacun aux ressources via l’aménagement des territoires d’une part, ou la mobilité d’autre part), en remettant la profonde différenciation sociale du processus de mobilité au cœur des enjeux de la politique publique.

Une nécessaire différenciation des politiques d’encouragement à la mobilité

Selon les individus et le groupe social auquel ils appartiennent, la propension à la mobilité et l’espace dans lequel s’inscrivent leurs parcours résidentiels varient profondément. Les différences de capital social et économique jouent un rôle majeur : si les plus diplômés peuvent se saisir de la mobilité comme d’un outil pour choisir leur lieu de vie et faire avancer leur carrière, pour d’autres elle semble davantage contrainte et s’avère le plus souvent déstabilisante dans leur trajectoire professionnelle.

Ainsi, parmi les jeunes récemment entrés sur le marché du travail, le fait d’avoir déménagé35 n’est associé à une meilleure insertion professionnelle que pour ceux qui ont un diplôme supérieur au baccalauréat (jusqu’à 8 points de différence entre le taux d’emploi des mobiles et des non mobiles). À l’inverse, pour les jeunes sans diplôme, ceux qui ont déménagé sont moins souvent en emploi (6 points de différence) et plus souvent inactifs (12 points de différence) que ceux qui sont restés dans le même territoire. De même, si pour l’ensemble de la population active la mobilité résidentielle est plutôt associée à une déstabilisation des trajectoires professionnelles (17 % des individus qui occupaient un emploi en 2009 et qui ont déménagé entre 2009 et 2014 ne sont plus en emploi en 2014 ; en parallèle seuls 9 % de ceux qui n’avaient pas d’emploi et qui ont déménagé en occupent désormais un), ce constat est particulièrement marqué pour les catégories populaires. Parmi les actifs ayant déménagé, seuls 11% des cadres ne sont plus en emploi en 2014, contre 20% des employés et des ouvriers (9 points d’écart). Et après une mobilité, 83 % des cadres occupent toujours un emploi, contre seulement 63 % des ouvriers et employés (20 points d’écart). Les personnes les moins qualifiées, les ouvriers et les employés, évoluent sur des marchés du travail localisés et semblent bénéficier davantage des ressources de l’ancrage territorial que de celles de la mobilité36.

Ces constats questionnent les politiques d’incitation à la mobilité résidentielle. Cette dernière n’ayant pas les mêmes conséquences selon les individus, elle ne saurait être préconisée de manière indifférenciée pour permettre l’accès de tous à l’emploi, à la formation ou à divers services. En somme, elle ne peut se substituer à une politique d’aménagement et de cohésion des territoires, à commencer par l’implantation d’un système de formation de qualité reconnue à l’échelle nationale, celui-ci constituant souvent le point de départ des mobilités futures37.

Des mobilités résidentielles qui segmentent la population et l’espace

En outre, ce rapport montre les effets territoriaux des mobilités et de leur forte différenciation sociale. Les déménagements recomposent «à bas bruit » le paysage sociodémographique français, en modifiant la répartition de la population, mais aussi celle des différents groupes sociaux sur le territoire national. À l’échelle régionale, les disparités de dynamisme migratoire sont de plus en plus fortes. L’héliotropisme et l’attraction des littoraux ont façonné au cours des dernières décennies – mais de façon somme toute relativement récente – un contraste marqué entre des espaces attractifs au Sud et à l’Ouest et un Nord-Est qui souffre davantage d’un manque d’attractivité que de départs nombreux38. Depuis les années 1990, les régions Hauts-de-France et Grand-Est ont ainsi perdu un peu plus de 600 000 habitants du fait des mobilités résidentielles, quand l’Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine – qui ont le même poids démographique  – en gagnaient trois fois plus (1,8 million). Ce contraste, parce qu’il influence en profondeur leur évolution démographique, rejaillit sur l’ensemble des dynamiques de ces territoires39. À l’échelle locale, les écarts de dynamisme migratoire entre les différents types de territoires (métropoles, villes moyennes, espaces périurbains et ruraux) ont au contraire eu tendance à se réduire du fait de l’extension de l’aire d’influence des plus grandes agglomérations. Les espaces périurbains les plus éloignés des pôles et les espaces ruraux ont ainsi vu leur balance migratoire devenir de plus en plus excédentaire au fil des décennies. Les communes dites « isolées»40 perdaient en moyenne 0,7% de leur population par an (soit -163000 personnes chaque année) dans les années 1960 sous l’effet des mobilités résidentielles, alors que dans les années 2000 elles ont au contraire gagné 0,7% par an en moyenne (soit +  221 000  personnes chaque année). Cette progression du solde migratoire des espaces ruraux a été continue depuis les années 1970, mais elle a ralenti récemment (+ 0,4% par an entre 2009 et 2014, soit + 60000 personnes chaque année).

Cette extension de l’espace périurbain s’accompagne aussi d’une importante sélection sociale : par le jeu des mobilités résidentielles les cadres renforcent leur présence dans les métropoles et à proximité de celles-ci quand, au contraire, les catégories populaires (ouvriers, employés) quittent ces dernières et se rassemblent souvent dans les espaces périurbains plus éloignés des pôles et dans les espaces ruraux. Ainsi, les mouvements résidentiels segmentent la population plus qu’ils ne la mélangent et accentuent la périphérisation des catégories populaires, notamment sous l’effet de la relocalisation de l’emploi productif et des fortes contraintes qui pèsent sur l’accès au logement dans le cœur des agglomérations.

Au vu de ces éléments, l’enjeu central en matière de mobilité résidentielle semble être le renforcement des politiques de l’habitat, de logement social et les politiques foncières. L’application des outils législatifs et réglementaires qui y sont associés (tels que ceux de la loi SRU, par exemple) sont essentiels pour rendre le cœur des agglomérations plus accessibles à toutes les catégories de la population et ainsi contrer les puissants effets ségrégatifs des mobilités de proximité, qui constituent la plupart des mouvements résidentiels.

Les notions d’attractivité et de compétitivité, qui constituent des référentiels incontournables à l’échelle locale comme nationale, semblent aussi à interroger.

L’attractivité, un horizon indépassable ?

La quête de l’attractivité guide les politiques locales depuis plusieurs décennies. Elle se traduit par la mise en place de différents projets, comme des campagnes de marketing territorial, l’amélioration des espaces publics, la création d’équipements culturels ou la construction de logements neufs, dans l’espoir d’attirer de nouveaux habitants41. Ce type de stratégie est adopté dans de nombreuses collectivités locales, malgré la différenciation croissante entre les territoires du Sud, de l’Ouest et du quart Nord-Est en termes de captation des flux de ménages mobiles. Certains départements ou villes situés dans le quart Nord-Est et dans le centre connaissent même une situation de déprise démographique, souvent parce qu’un déficit naturel s’y ajoute au déficit migratoire. L’objectif de retour à la croissance démographique par l’attraction de nouveaux ménages ne constitue pas la réponse unique dans ces contextes. Le risque principal de telles stratégies est d’ailleurs double :

  • focaliser les investissements sur l’arrivée de nouveaux habitants, au détriment de la réponse aux besoins des populations présentes ;
  • tout en échouant à attirer ceux-ci, car le manque d’attractivité de ces espaces s’explique davantage par des facteurs structurels qui ne peuvent être contrebalancés par des projets ponctuels42.

L’enjeu serait donc également de retenir ceux qui résident déjà sur place, en améliorant leurs conditions de vie et en adaptant leur cadre de vie à ces mutations. Dans certains territoires, la spécificité de ces contextes est prise en compte et les investissements sont concentrés sur l’adaptation à ces évolutions démographiques, en développant des modèles d’action complémentaires au paradigme de l’attractivité.

Dépasser le paradigme de la compétitivité au profit de celui de la coopération

La compétitivité est un autre référentiel qui peut être questionné au regard des conclusions de ce rapport. En effet, on l’a vu, tous les territoires n’ont pas les mêmes propensions à attirer de nouveaux habitants : les régions de l’Ouest et du Sud de la France sont les destinations d’un grand nombre de mobilités résidentielles, et à l’échelle locale, les périphéries attirent le plus souvent davantage de populations que les villes-centres. Dès lors, la concurrence des territoires pour attirer de nouveaux ménages, qui peut certes parfois être le moteur d’innovations locales, semble creuser des inégalités préexistantes en favorisant certains espaces déjà attractifs au détriment de ceux qui le sont moins, et en accentuant les disparités de répartition des différents groupes sociaux. La promotion de la coopération entre les territoires paraît dans ce cadre essentielle pour favoriser les complémentarités et maintenir la cohésion sociale et territoriale. À l’échelle locale, un tel objectif peut être favorisé par les regroupements intercommunaux. À une échelle plus large, sa traduction est plus complexe mais nécessaire pour traiter des sujets qui dépassent les périmètres institutionnels locaux tels que l’alimentation, l’adaptation au changement climatique ou encore les mobilités quotidiennes. Il s’agit donc, notamment pour l’Etat et les Régions, d’outiller et de valoriser les coopérations interterritoriales.

35. Le déménagement est ici entendu au sens d’un changement de territoire (précisément, un changement d’aire urbaine ou un changement de département pour la population résidant en dehors des aires urbaines).
36. Ces conclusions s’inscrivent dans la lignée de nombreux autres travaux existant sur le sujet. Voir Fol S., (2010), « Mobilité et ancrage spatial dans les quartiers pauvres : les ressources de la proximité », Regards sociologiques no 40, Sigaud T, 2015, « La mobilité géographique, ressource ou fragilité pour l’emploi ? », Connaissance de l’emploi no 125 et Vignal C., (2014), « L’ancrage local : ressource pour les classes populaires dans les territoires désindustrialisés », in Fol S., Miot Y., Vignal C., (dir.), Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques, Presses universitaires du Septentrion.
37. Le Bras H., (2010), « Mobilité et attractivité territoriales : éléments pour 2040 », Territoires 2040, Datar, p. 44-45.
38. Les régions Hauts-de-France et Grand-Est sont en effet celles que l’on « quitte le moins », proportionnellement à leur population.
39. Voir notamment les liens entre dynamisme démographique et économique dans Emploi et territoires, rapport 2016 de l’Observatoire des territoires, CGET.
40. Voir le détail des catégories du zonage en aires urbaines de l’Insee dans les annexes méthodologiques en fin de rapport.
41.Voir : Tallec J., 2014, La construction socio-spatiale de l’innovation en ville moyenne face aux objectifs de compétitivité et d’attractivité des politiques d’aménagement : les cas des agglomérations d’Albi (Midi-Pyrénées), Alès (Languedoc-Roussillon), Fougères et Quimper (Bretagne), thèse de doctorat, Université Toulouse 2, 848 p. ; Miot Y., 2012, Face à la décroissance urbaine, l’attractivité résidentielle ? Le cas des villes de tradition industrielle de Mulhouse, Roubaix et Saint-Etienne, thèse de doctorat, Université Lille 1, 442 p.
42. Voir : Fol S., 2012, « Urban Shrinkage and Socio-Spatial Disparities: Are the Remedies Worse than the Disease? », Built Environment, 38, 2, p. 259 275 ; Fol S., Miot Y., 2014, « Ancrage, mobilités et régénération urbaine : les limites des injonctions politiques », dans Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Asq.

 

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