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Mixité ou entre-soi ? Quand les mobilités résidentielles accroissent la spécialisation sociodémographique des territoires

Année de publication2021
Territoire
Année de publication
2018
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La tendance globale de tous les groupes sociaux (hormis les étudiants) à se déconcentrer vers des zones moins denses par le jeu des migrations n’est pas gage d’une plus grande mixité : au contraire, les différents profils d’individus ont tendance à se regrouper dans des territoires distincts lorsqu’ils déménagent. Ainsi, à rebours d’un brassage de la population, les mobilités résidentielles ont pour effet d’accroître la spécialisation sociodémographique des espaces.

«Qui se ressemble s’assemble»

Dans tous les groupes sociaux à l’exception des cadres et des professions intermédiaires, les mobilités résidentielles effectuées en 2014 ont conduit les individus à déménager de préférence vers les intercommunalités où le groupe auquel ils appartiennent était déjà très présent16. Même si les différents groupes se desserrent, au sens où ils déménagent globalement vers des espaces moins denses (voir ci-avant), leurs flux résidentiels les conduisent à aller vers des espaces différents, au sein desquels les individus d’une même catégorie se regroupent entre eux.

La tendance est particulièrement prononcée pour les retraités, les étudiants, les ouvriers et les employés : par le jeu des migrations, c’est dans les intercommunalités où ils sont déjà les plus nombreux que leur part a le plus augmenté. À l’inverse, c’est dans celles où ils sont les moins nombreux que leur proportion a le plus baissé. Ainsi, les mobilités résidentielles tendent à accroître les contrastes de répartition spatiale des différents groupes sociaux.

Ce constat est valable pour toutes les catégories de la population hormis les cadres et les professions intermédiaires. Pour ces derniers, les mobilités résidentielles ont plutôt tendance à faire légèrement baisser leur part dans les intercommunalités où ils sont les plus nombreux. En cause, leur forte concentration spatiale : ces deux groupes étant très concentrés dans les pôles urbains, très denses, leurs migrations les conduisent à déménager vers certaines couronnes de ces pôles, où la densité est un peu inférieure et leur groupe social un peu moins présent.

En revanche, à l’instar des autres groupes leur part diminue légèrement sous l’effet des migrations dans les espaces où ils sont les moins nombreux. On ne peut donc pas vraiment parler d’un rééquilibrage de la présence des cadres (et des professions intermédiaires) sur le territoire national par le jeu des migrations : tout au plus, ce groupe se redéploie quelque peu à proximité des espaces où il est très présent.

En somme, par le jeu des mobilités, tous les groupes socioprofessionnels renforcent leur présence dans les intercommunalités où ils sont déjà nombreux – ou à proximité de celles-ci, pour les cadres et professions intermédiaires – et, au contraire, la diminuent dans les intercommunalités où ils sont déjà peu nombreux. Les mobilités résidentielles ont alors pour effet d’accentuer la séparation spatiale des différents groupes de population et d’accroître la spécialisation sociodémographique des territoires.

Les mobilités résidentielles accentuent les contrastes de localisation des différents groupes sociaux

Pour montrer la manière dont ces évolutions se traduisent dans les territoires, l’analyse qui suit compare, pour quatre profils de population caractéristiques (étudiants, cadres, ouvriers, retraités), la part qu’ils représentent dans chaque intercommunalité, et l’évolution de cette part sous l’effet des migrations. Afin de faciliter la lecture, seules les intercommunalités où les contrastes sont les plus marqués ont été retenues (c’est-à-dire, celles où la part d’un groupe est particulièrement forte ou faible, et où cette part a sensiblement augmenté ou baissé par le jeu des migrations).

Des grandes villes bientôt réservées aux étudiants et aux cadres ?

Les étudiants sont la catégorie de population la plus mobile, mais aussi celle qui se rassemble le plus en déménageant. En effet, leurs mobilités renforcent leur présence dans une trentaine de pôles universitaires – au premier chef desquels la capitale – quand la part de toutes les autres catégories de population y décroît dans le même temps. De manière symétrique, les migrations des étudiants font baisser leur part dans un très grand nombre d’intercommunalités peu denses, où ils sont déjà peu nombreux (notamment au Sud de la Loire), mais aussi dans les intercommunalités périurbaines des grandes aires urbaines ou encore dans les Dom, où ils sont plus nombreux. À noter que ces étudiants, une fois leur diplôme obtenu, viennent souvent renforcer le groupe des cadres qui résident dans les grandes villes… avant de les quitter pour leur proche périphérie où le logement est plus accessible.

Mobilités des cadres : la sociologie des métropoles «déborde» sur leur proche périphérie

Dans la plupart des métropoles institutionnelles (et plus particulièrement Rennes, Toulouse, Strasbourg ou Grenoble), la part des cadres est en baisse sous l’effet de leurs mobilités. Celles-ci les conduisent prioritairement vers des intercommunalités situées en périphérie immédiate des métropoles, où ils sont déjà très nombreux et accroissent leur part. C’est le cas dans l’ouest du Grand Paris, autour de Strasbourg, Lyon, Genève, Bordeaux, Toulouse, ou encore Rennes. Mais le mouvement de périurbanisation s’arrête là : dans les intercommunalités les plus éloignées des grandes aires urbaines, où les cadres sont peu nombreux, leur part baisse encore davantage sous l’effet des migrations. Ces dynamiques illustrent bien le processus d’élargissement de l’aire d’influence des plus grandes villes : ce ne sont désormais plus les métropoles qui concentrent les cadres, mais de plus en plus les métropoles et certains de leurs espaces périurbains proches. Les intercommunalités périurbaines plus éloignées des grandes villes et les intercommunalités rurales sont, quant à elles, davantage investies par les classes populaires.

Les ouvriers renforcent leur présence dans les intercommunalités périurbaines et rurales de la moitié Nord du pays

Les ouvriers sont une catégorie de population moins mobile, et qui a tendance à effectuer des mobilités résidentielles de faible portée. Leur impact sur l’évolution de la répartition spatiale de ce groupe est toutefois bien supérieur à celui des cadres. En effet, les mobilités des ouvriers accentuent la diminution de leur part dans certaines agglomérations traditionnellement ouvrières, où ils ne sont déjà plus très nombreux (Nancy, Amiens, Montluçon, Lannion, etc.) et accroissent leur proportion dans la quasi-totalité des intercommunalités périurbaines ou rurales de la moitié Nord du pays, où ils sont déjà surreprésentés. Cette relocalisation des ménages ouvriers en périphérie des agglomérations traduit en partie la déconcentration des emplois productifs, et peut contraindre leur capacité à accéder à l’emploi ou à d’autres ressources (voir le zoom sur les déplacements quotidiens).

Les retraités déménagent des grandes villes et des campagnes vers les petites villes du Sud-Ouest

Les retraités sont peu mobiles, mais ont globalement tendance à déménager loin. Leurs mobilités sont à l’origine de recompositions sociodémographiques importantes. Elles sont à peu de chose près le miroir inverse de celles des étudiants : par le jeu des mobilités résidentielles, leur part diminue considérablement dans les métropoles et dans leur périphérie immédiate (et plus largement en Île-de-France), où ils sont déjà peu concentrés, et se renforce par contre dans les intercommunalités situées plus à l’écart des grandes aires urbaines, plus particulièrement sur les littoraux et dans le quart Sud-Ouest du pays.

16. Les mêmes calculs, menés sur les déménagements ayant eu lieu entre 2003 et 2008, donnent des résultats similaires : la tendance au regroupement des individus d’une même catégorie est bien une tendance de fond.

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