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Une segmentation socio spatiale qui s’accroît

Année de publication2021
Territoire
Année de publication
2018
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Par le jeu des mobilités résidentielles, toutes les classes d’âge tendent à se déconcentrer, à l’exception notable des 20-29 ans dont les mobilités accroissent la concentration spatiale au sein des pôles urbains. Il s’agit là de la traduction du lien entre mobilités résidentielles et cycle de vie :

  • les étudiants et les jeunes actifs (20-29 ans) sont surreprésentés dans les mobilités résidentielles vers les communes très denses. L’accès aux études supérieures et le début de la vie professionnelle impliquent pour beaucoup de déménager dans une grande ville où l’offre est plus fournie;
  • les 30-39 ans sont nombreux à quitter ces espaces pour emménager dans des communes de densité intermédiaire (proche périurbain). L’arrivée des enfants, le besoin d’un logement plus grand (voir le zoom sur l’accès au logement) ou le désir d’accéder à la propriété les poussent à partir dans l’espace périurbain proche, où ils s’installent et tendent à rester même lors de déménagements ultérieurs (40-49 ans);
  • les 50-64 ans, en quête d’un cadre de vie moins urbain lors du départ des enfants et de l’arrivée de la retraite, sont systématiquement surreprésentés dans tous les flux résidentiels allant des espaces les plus denses vers les moins denses.
  • Après 65 ans, les retraités ont toutefois souvent tendance à revenir vers des espaces plus denses, où ils peuvent profiter des aménités liées à la centralité.

 

Toutefois, les trajectoires résidentielles liées au cycle de vie ne sont pas identiques pour tous les individus : les flux entre les différents types d’espaces sont en effet fortement segmentés selon le groupe socioprofessionnel des individus. Ainsi :

  • les cadres sont surreprésentés dans les mobilités entre les communes les plus denses et vers les communes de densité intermédiaire;
  • les employés dans les mobilités entre les communes de densité intermédiaire;
  • les ouvriers dans toutes les autres mobilités vers les communes les moins denses, ainsi que dans les mobilités entre celles-ci. Symétriquement, ils sont systématiquement sous-représentés dans les mobilités résidentielles à destination des communes très denses, dans lesquelles les élèves et étudiants sont, eux, surreprésentés7.

Ainsi, la tendance au desserrement de la population par le jeu des migrations, qui est observée pour tous les groupes socioprofessionnels (hormis les étudiants, qui se concentrent), ne se fait pas pour tous avec la même ampleur. Les mobilités résidentielles qui impliquent des changements de type d’espace s’accompagnent en effet d’une forte sélection sociale, qui s’explique en grande partie par les contraintes du marché du logement. Elles ont pour conséquence de modifier la représentation de chaque groupe social dans les différents types de territoires.

 

Ainsi, les migrations des cadres les déconcentrent, mais moins que les autres groupes socioprofessionnels d’actifs, sous l’effet de deux mécanismes :

  • leurs mobilités font baisser la part de cadres dans les communes les plus denses, mais moins vite que pour les autres catégories d’actifs (hormis les artisans et les agriculteurs), alors même que c’est déjà le groupe le plus concentré sur le territoire français8. Le phénomène est observé dans toutes les aires urbaines sauf à Paris, où les migrations des cadres conduisent même à augmenter leur proportion;
  • leurs mobilités augmentent leur part dans les communes de densité intermédiaire, soit globalement l’espace périurbain de proximité, où aucune autre catégorie d’actifs ne voit sa concentration croître significativement par les migrations.

Il faut également préciser que globalement, la concentration des cadres continue d’augmenter fortement dans les communes les plus denses, par des processus qui ne sont pas liés aux migrations : les enfants de cadres qui deviennent davantage cadres, ou encore les étudiants qui deviennent cadres lorsqu’ils entrent sur le marché du travail dans les grandes villes, par exemple. Leurs mobilités freinent cette tendance, mais ne l’empêchent pas.

Au contraire des cadres, les mobilités géographiques des ouvriers tendent à faire augmenter leur proportion seulement dans les communes les moins denses. Cette catégorie socioprofessionnelle, déjà la moins concentrée après celle des agriculteurs, voit de surcroît sa concentration diminuer fortement dans toutes les catégories de communes, sous l’effet de la baisse de la part des ouvriers dans la population. Or, les mobilités des ouvriers ont tendance à accroître ce phénomène : elles font baisser leur part dans les communes denses deux fois plus vite que celle des cadres; et, dans les communes de densité intermédiaire, c’est le seul groupe socioprofessionnel à voir sa part diminuer sous l’effet des migrations. Finalement, ce n’est que dans les communes peu et surtout très peu denses que les migrations tendent à faire augmenter la part des ouvriers.

En résumé, cadres comme ouvriers se déconcentrent sous l’effet des mobilités résidentielles, mais pas selon les mêmes modalités : les premiers semblent quitter les espaces les plus denses, où ils sont très nombreux, pour se reporter prioritairement sur les espaces de densité intermédiaire; quant aux seconds, leurs migrations les conduisent surtout à investir les communes les moins denses. Aux cadres la ville et ses proches couronnes, aux ouvriers le périurbain éloigné ?9

7. Ces constats reflètent en partie l’inégale distribution des groupes sociaux dans l’espace et montrent que les mobilités tendent à les accentuer.
8. Quatorze zones d’emploi seulement, soit 4 %, regroupent la moitié des cadres vivant en France.
9. Voir notamment Lambert A., (2015), « Tous propriétaires ! », l’envers du décor pavillonnaire, Paris Le Seuil, coll. « Liber », 278 p.

 

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