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Les villes au défi de la décroissance

Année de publication2021
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Territoire
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2018
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Malgré une tendance à l’urbanisation croissante à l’échelle mondiale, de nombreux pays, comme les États-Unis ou l’Allemagne, voient certaines de leurs villes perdre des habitants, et ce depuis la seconde moitié du vingtième siècle26. Le phénomène est tout sauf marginal : entre 1960 et 2005, 42% des villes européennes de plus de 200000 habitants ont vu leur population diminuer27.

Les villes françaises ne sont pas épargnées par le phénomène : entre 1990 et 2014, 292 aires urbaines sur 76828 (soit 38%) ont perdu des habitants; il s’agit surtout d’agglomérations de moyenne ou petite taille. Ces villes, dites «en décroissance», sont principalement situées dans les anciens bassins industriels du Nord, du Nord-est et du Massif central, mais aussi dans des zones peu denses, à l’écart des métropoles29. Cette géographie reflète les causes principales de la décroissance urbaine : la désindustrialisation, qui entraîne la fermeture ou relocalisation de certaines industries; la périurbanisation, qui voit le départ de nombreux ménages vers les couronnes périphériques de la ville; le tout dans un contexte de mondialisation qui exacerbe la concurrence entre les villes. En proie à des difficultés économiques, ces villes souffrent alors d’une image négative qui les rend peu attractives.

Une décroissance surtout due au déficit migratoire

La perte de population des villes en décroissance peut s’expliquer, d’une part, par un nombre de décès supérieur à celui des naissances (solde naturel négatif) et, d’autre part, par des départs d’habitants non compensés par les arrivées de nouveaux (solde migratoire négatif). Dans la majorité des villes françaises en décroissance, c’est le déficit migratoire qui est la principale cause du déclin de la population, la fécondité étant pour sa part solide. Pour l’heure, seules certaines petites villes vieillissantes du centre et de l’Ouest de la France doivent leur décroissance à leur solde naturel. Sans la «bonne» fécondité française, de nombreuses autres villes, dont certaines métropoles du Nord de la France (Lille, Reims ou Nancy), connaîtraient une baisse de population du fait de leur déficit migratoire, pour l’instant comblé par un solde naturel positif.

Une difficulté à attirer de nouveaux habitants

Par ailleurs, dans les villes françaises en décroissance, la proportion de mobilités résidentielles sortantes (départs d’habitants) est similaire à celle des villes qui gagnent des habitants : ce sont surtout les arrivées d’habitants qui sont inférieures à celles enregistrées dans les autres villes. En effet, à taille de ville égale, la part de mobilités résidentielles sortantes dans les villes en décroissance est égale à celle des villes en croissance, mais la part de mobilités entrantes est, elle, 5 points inférieure à celle des villes en croissance. En somme, si les habitants ne quittent pas «en masse» les villes françaises en décroissance, celles-ci attirent en revanche peu de nouveaux habitants30.

Des mobilités résidentielles encore plus sélectives… qui tendent à modifier la structure de la population

On assiste également, dans les villes en décroissance, à un renforcement du phénomène de sélectivité des mobilités résidentielles : les personnes qui ont une probabilité plus élevée de bouger, à savoir les individus âgés de 20 à 30 ans, titulaires d’un diplôme du supérieur et appartenant aux professions de cadres ou d’ingénieurs31, se montrent encore plus mobiles dans les villes en décroissance. Ils sont ainsi plus enclins à quitter ces villes pour des villes plus dynamiques, mais aussi à ne pas venir s’y installer. À l’inverse, les ouvriers et les personnes sans diplôme, qui sont généralement moins mobiles, affichent des taux de mobilité plus faibles dans les villes en décroissance qu’ailleurs, et restent (par choix ou non) dans ces villes.

Du fait de cette sélection à la mobilité encore plus forte dans les villes en décroissance qu’ailleurs, la structure de la population de ces territoires évolue. En effet, si les villes en décroissance, au passé industriel, comptent depuis longtemps une plus grande population d’ouvriers, l’écart avec les villes en croissance, symbolisées par les métropoles, tend à s’accentuer : la proportion de cadres et de diplômés du supérieur y est inférieure à celle des autres villes françaises. Enfin, la forte mobilité des populations jeunes, à un âge où les individus sont les plus susceptibles de fonder une famille, conduit dans les villes en décroissance à un manque de naissances d’une part, et au vieillissement de la population d’autre part. Ces deux ressorts provoquent, à terme et pour celles où ce n’est pas déjà le cas, un déclin «naturel » de la population des villes en décroissance, qui aggrave leur déficit migratoire. Ainsi, par sa sélectivité, le jeu des mobilités résidentielles peut à moyen terme enrayer les ressorts de croissance des territoires qui sont déjà en déficit migratoire.

26. Oswalt P. (2006), « Shrinking Cities Volume 1: International Research ». Ostfildern : Hatje Crantz. 736 p
27. Turok I., Mykhnenko V. (2007), « The Trajectories of European Cities, 1960-2005 », Cities, Vol. 24, n° 3, p. 165-182.
28. Il y a en réalité 771 aires urbaines en France, mais les villes-centres des aires urbaines de Genève-Annemasse, Sarrebrück-Forbach et Bâle-Saint-Louis étant situées à l’étranger, ces trois aires urbaines ont été exclues de l’analyse.
29. Wolff M., Fol S., Roth H., Cunningham-SabotT E. (2013), « Shrinking Cities, villes en décroissance : une mesure du phénomène en France ». Cybergeo : European Journal of Geography, article 661.
30. Rudolph M. (2017) « Ceux qui partent, ceux qui restent. Les mobilités résidentielles dans les villes en décrois sance », Métropolitiques, 24 mai 2017.
31. Voir le chapitre 1.

 

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