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L’industrie a reculé presque partout dans l’Union européenne depuis 20 ans

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Les dernières décennies ont vu une recomposition du paysage industriel européen. Celle-ci s’est traduite par un renforcement des pays d’Europe centrale, un affaiblissement des autres grands pays industriels (France, Italie, Espagne, Royaume-Uni) et un maintien de la place de l’Allemagne. Avant de détailler cette évolution, il est nécessaire de rappeler le contexte dans lequel elle intervient. De manière générale, l’Europe se « désindustrialise ». Même si ce secteur d’activité demeure le premier moteur de l’économie européenne, la part de l’industrie manufacturière dans l’ensemble de la valeur ajoutée de l’UE28 est passée de 19,6 % en 1995 à 16,3 % en 2017. Le nombre d’emplois dans cette même industrie manufacturière est quant à lui passé de 18,8 % du total des emplois en 1995 à 13,8 % en 2017 (soit une diminution de 5,9 millions d’emplois [- 270 000 par an]). La baisse est donc importante même si l’analyse doit être mesurée. En effet, cette baisse du nombre d’emplois manufacturiers est en partie compensée par des externalisations dans le domaine des services6. Ce mouvement de fond qui consiste à externaliser des fonctions supports autrefois internalisées aux entreprises industrielles (ingénierie, R&D, logistique, etc.) ou à avoir recours à l’intérim a influé directement sur la baisse du nombre d’emplois du secteur sans que l’on puisse parler de pertes sèches.

Parmi les cinq principaux pays européens en termes d’industrie, l’Allemagne est le seul dont le poids de l’industrie manufacturière dans l’économie s’est maintenu en part de la valeur ajoutée. Dans tous les autres (France, Italie, Royaume-Uni, Espagne), celui-ci a nettement reculé. Cette évolution s’est accompagnée d’une modification de la hiérarchie entre pays. Entre 1995 et 2017, la position de la France a régressé. Alors qu’en 1995, elle était le deuxième contributeur aux richesses produites (valeur ajoutée) par l’industrie manufacturière européenne (après l’Allemagne), elle est aujourd’hui troisième (après l’Allemagne et l’Italie), voire quatrième si l’on prend une définition large de l’industrie dépassant le seul secteur manufacturier. Surtout, le fossé s’est creusé entre l’Allemagne et les quatre autres principaux contributeurs à cette industrie. En 1995, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne généraient 45 % de la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière de l’Union européenne à 28, contre tout juste 38 % en 2017. Leur poids s’est donc considérablement affaibli. Cet affaiblissement s’est fait au bénéfice des pays d’Europe centrale (Pologne, Autriche, République tchèque, Hongrie, Slovaquie) qui ont maintenu, voire fait progresser, leur activité manufacturière (6 % de la valeur ajoutée de l’UE28 en 1995, 11 % en 2017).

Le constat est identique si l’on s’intéresse à l’évolution des emplois manufacturiers. Malgré une baisse tendancielle qui affecte la quasi-totalité des pays européens depuis deux décennies, les emplois manufacturiers ont eu tendance à se concentrer en Allemagne et en Europe centrale. L’Allemagne recense, en 2017, 23 % des emplois manufacturiers européens (contre 21 % en 1995) et les pays d’Europe centrale cités plus haut 21 % (contre 17 % en 1995). Dans le même temps, le poids combiné de la France, de l’Italie, du Royaume-Uni et de l’Espagne dans l’emploi manufacturier européen passait de 38 % à 34 %.

Pour compléter ce panorama, il est utile de donner quelques valeurs brutes. En dépit des remarques méthodologiques formulées précédemment et du transfert d’emplois de l’industrie vers les services, il est important de pouvoir considérer les masses concernées par cette désindustrialisation. Au sein de l’Union européenne, ce sont 5,9 millions d’emplois manufacturiers qui ont disparu ou ont été externalisés entre 1995 et 2017. La quasi-totalité des pays européens ont été concernés. En Allemagne, cette baisse d’emplois manufacturiers s’élève à 420 000 entre 1995 et 2017. En France (- 900 000), en Italie (- 750 000) mais également en Roumanie (- 825 000), ce chiffre a été deux fois plus important. C’est au Royaume-Uni que cette évolution a été la plus spectaculaire (- 1,5 million d’emplois manufacturiers entre 1995 et 2017). Sur la même période, l’évolution de la valeur ajoutée7 industrielle manufacturière est bien différente entre pays. Elle a été multipliée par trois ou quatre dans les pays de l’Est, qui ont profité pleinement de la libéralisation de leur économie et de leur insertion dans l’Union européenne (Pologne, pays baltes). Elle progresse de près de 50 % en Allemagne, de 40 % en France ou en Espagne, mais seulement de 1 % en Italie et de 3 % au Royaume-Uni.

Ces analyses nationales ne doivent pas occulter l’existence d’ensembles régionaux dynamiques et susceptibles de porter le renouveau de l’industrie européenne. Le « cœur industriel » de l’Europe mais également certaines régions françaises connaissent depuis quelques années un développement de leur industrie manufacturière. Ces espaces sont principalement situés à proximité des Alpes et vont du Jura (ancienne région Franche-Comté) à l’est de la Hongrie en passant par le sud de l’Allemagne (Bavière, Bade-Wurtemberg) l’Autriche, la République tchèque et la Slovaquie. En France, outre l’ancienne région Franche-Comté, deux autres régions de l’Ouest (Bretagne et Occitanie) ont vu leur nombre d’emplois manufacturiers progresser depuis 2008. Cela illustre le basculement du barycentre de l’industrie française qui s’opère petit à petit d’un grand quart nord-est (région Grand Est) vers les régions de l’Ouest. Ce point sera développé par la suite.

D’autres régions, lieux historiques d’implantation des industries, connaissent une diminution sensible de leur activité industrielle. C’est le cas du nord et du centre du Portugal, du Piémont, de la Lombardie et de l’Émilie-Romagne en Italie mais également des régions allant de la Rhénanie à la Saxe en Allemagne et de l’est de la Pologne. En France, les anciennes régions Auvergne, Basse-Normandie et Pays de la Loire relèvent de cette catégorie. Les emplois manufacturiers y régressent mais moins vite qu’en moyenne à l’échelle de l’Union européenne.

Enfin, les régions de l’est de l’Espagne (Aragon, Catalogne et autour de Valence), le nord de la Rhénanie en Allemagne, le centre de l’Italie (de la Toscane aux Marches), la majorité des régions bulgares et roumaines ainsi que le grand quart nord-est de la France apparaissent comme les régions qui ont été les plus affectées par les dynamiques de désindustrialisation au cours des dix dernières années.

6. Rignols E., (2017), « L’industrie manufacturière en Europe de 1995 à 2015 », Insee Première n° 1637
7. Évolution calculée sur la valeur ajoutée brute en volume chaînée.

Aubert F. (2016), « L’industrie rurale entre déterminants urbains et dynamiques territoriales », Insee Première n° 1637

DGE (2017), « La mondialisation a amené l’industrie française à se spécialiser sur ses points forts », Le 4 pages de la DGE, n° 76, octobre 2017

Études économiques, DGE (2017), « L’industrie manufacturière en France en 2016 »

Jennequin H., Miotti L.E., Mouhoud E.M. (2017), « Mesurer et anticiper la vulnérabilité des territoires face aux risques de délocalisation : une analyse sur données sectorielles en France », Économie et statistique / Economics and Statistics n°   497-498

Insee Première (2016), « L’industrie manufacturière de 1970 à 2014 », n° 1592

Insee Première (2018), « L’industrie manufacturière de 2006 à 2015 : l’agroalimentaire et la construction aéronautique et spatiale résistent au repli du secteur », Insee Première, n° 1689

Mrabet H. (2015), «  La spécialisation industrielle de sept grands pays avancés : quelle évolution depuisles années 1990 ?  », Trésor-Éco n° 158

Observatoires des territoires (2016), « Emploi et territoires : rapport 2016 de l’Observatoire des territoires »

Rignols E. (2017), « L’industrie manufacturière en Europe de 1995 à 2015 », Insee Première n° 1637

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