Des flux essentiellement à partir du nord et de l’est de l’Hexagone

À l’échelle nationale, les travailleurs transfrontaliers ne constituent qu’une part mineure des actifs occupés résidant en France : à peine 1,5 %, soit 355000 personnes. À l’inverse, seules 30000 personnes habitant à l’étranger viennent travailler quotidiennement dans l’Hexagone10. Ces chiffres nationaux masquent, cependant, le poids croissant du travail transfrontalier le long de certaines frontières. Dans ces espaces, il pèse en effet très fortement dans des économies locales désormais totalement intégrées avec les régions des pays voisins. Ainsi, certaines frontières françaises sont devenues de véritables laboratoires de l’intégration européenne. Mais qui sont ces travailleurs au départ de la France, et vers quels pays se dirigent-ils?

Les travailleurs transfrontaliers résidant en France se déplacent principalement vers la Suisse (170300 actifs), le Luxembourg (70300), l’Allemagne (46000) et la Belgique (37 800), sans oublier la principauté de Monaco (26200), pays retenus pour cette étude. Ils sont, en revanche, très peu nombreux à destination de l’Espagne ou de l’Italie11, ces deux destinations n’étant, de fait, pas prises en compte.

Ces différents flux ont pris de l’ampleur au cours des dernières années. Le nombre global d’actifs résidant en France et franchissant les frontières françaises pour aller travailler dans l’une des cinq destinations retenues a presque doublé depuis 1990. Si la Suisse est le pays de destination qui a connu la plus forte hausse en nombre d’actifs accueillis, avec une progression de 70 % depuis 1990, le Luxembourg, la Belgique et Monaco sont également concernés par ce mouvement. Seule l’Allemagne a vu le nombre de travailleurs transfrontaliers français diminuer de 15000 actifs depuis 201012, principalement en raison de la mutation de son marché du travail. Ce pays rétrograde ainsi au troisième rang des destinations au milieu des années 2000, devancé par le Luxembourg, dont les flux en provenance de la France ont quadruplé entre 1990 et 2013. De même, la Belgique est désormais en passe de devancer l’Allemagne.

Des zones d’emplois avec plus d’un tiers d’actifs transfrontaliers

Les travailleurs transfrontaliers sont répartis, en fonction des possibilités d’emplois accessibles dans les pays voisins, principalement dans les zones d’emploi frontalières françaises sous influence de pôles économiques majeurs comme Luxembourg, Bâle ou Genève. La part de ces travailleurs peut y être très importante. 82 300 actifs résidant dans la zone d’emploi du Genevois français déclarent ainsi travailler à l’étranger (soit 43,3 % des actifs occupés de cette zone), 34 500 dans celle de Thionville (36,4 %), 23 400 à Saint-Louis (42,2 %), et 22 300 à Longwy (39 %).

D’autres déplacements pendulaires, plus diffus, existent le long de certaines frontières : de l’Arc jurassien français en direction d’un tissu épars d’entreprises du Jura suisse, de la frontière avec la Belgique vers les Flandres. Ces flux, malgré leur moindre importance, dessinent des réseaux reliant plusieurs pôles de part et d’autre de la frontière et participent de la forte intégration de ces territoires dans des systèmes transfrontaliers. En effet, si le nombre de travailleurs transfrontaliers y est inférieur à celui que l’on peut observer dans les zones d’emploi évoquées précédemment, il représente tout de même une part non négligeable des actifs des zones d’emploi concernées : 42,6 % à Morteau et 31,1 % à Pontarlier.

Les flux de travailleurs transfrontaliers dessinent ainsi des espaces qui constituent des zones fonctionnelles13 transfrontalières, qui s’apparentent aux aires urbaines françaises : le travail transfrontalier se révèle, en effet, être un puissant levier d’intégration fonctionnelle entre les espaces étrangers et français. Il ouvre de nombreuses opportunités d’emploi aux actifs résidant du côté français de la frontière, et bénéficie à l’économie locale grâce aux salaires perçus de l’autre côté de la frontière, souvent plus élevés, et dépensés en partie France près du lieu de résidence. Ces travailleurs transfrontaliers représentent toutefois un coût pour la collectivité : il faut mettre en place les infrastructures pour les acheminer jusqu’à la frontière, ils ont été formés par le système éducatif français mais exercent leurs compétences hors de France, tout en utilisant les services publics en France. Pourtant, la majeure partie d’entre eux ne paie pas d’impôts sur le revenu salarial en France et il n’y a pas de système de compensation généralisé et automatique entre la France et les États voisins accueillant ces travailleurs. La Suisse fait cependant exception en rétrocédant à l’État français une partie des impôts perçus sur les salaires de frontaliers français travaillant dans le canton de Genève14. Ces sommes sont versées ensuite par l’État aux collectivités de résidence des frontaliers concernées (départements de l’Ain et de la Haute-Savoie et communes de résidence). Enfin, le pouvoir d’achat souvent plus élevé de ces travailleurs transfrontaliers a souvent des effets défavorables, notamment de tension sur les prix du foncier et du logement côté français15.

MÉTHODOLOGIE

Définir les espaces frontaliers et le périmètre de l’étude : cinq pays de destination étudiés au départ de la France

Le recensement de la population de l’Insee fournit, pour l’ensemble des actifs en emploi, la commune de résidence et le lieu de travail, sans interroger toutefois sur la fréquence à laquelle le déplacement entre les deux est réalisé. Les communes de destination se trouvant à l’étranger ne sont renseignées que pour les pays dont les flux sont suffisamment importants (la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse et Monaco). Les espaces frontaliers retenus pour cette analyse sont les zones d’emploi françaises situées à moins de 60 km des frontières des cinq pays sélectionnés. Sont donc appelées « travailleurs frontaliers » toutes les personnes actives en emploi qui y résident et, parmi eux, « travailleurs transfrontaliers » ceux qui déclarent travailler à l’étranger.

10. Source : Insee, RP 2013.
11. Un moindre attrait des emplois et des rémunérations proposés (cf. typologie des frontières dans la partie précédente), ainsi qu’une accessibilité géographique plus difficile (reliefs montagneux) expliquent que les flux de travailleurs transfrontaliers soient moins importants vers ces pays.
12. Cette moindre attractivité a plusieurs causes : la crise économique qu’a subie l’Allemagne au tournant des années 2000 ; la non-adéquation des travailleurs frontaliers français en regard des offres disponibles côté allemand, plus qualifiées et nécessitant donc un niveau élevé en langue allemande alors que la maîtrise de l’allemand tend à régresser, notamment au niveau de l’enseignement secondaire en France ; enfin, un désintérêt des germanophones du Sud Alsace pour le travail frontalier vers l’Allemagne, à qui la Suisse est préférée en raison de niveaux de salaires plus attractifs.
13. C’est-à-dire définies par des échanges fonctionnels plutôt que par un périmètre déterminé.
14. Accord fiscal du 11 avril 1983 entre le gouvernement de la République française et le Conseil fédéral suisse relatif à l’imposition des rémunérations des travailleurs frontaliers.
15. Voir la fiche d’analyse « logement » de l’Observatoire des territoires (2017).

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Rapport du groupe d’experts sur les solutions innovantes aux obstacles à la coopération transfrontalière, 2017.

 

Ressources internet des contributeurs partenaires:

  • La Mission opérationnelle transfrontalière : http://www.espaces-transfrontaliers.org
  • L’UMS RIATE : http://riate.cnrs.fr

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