Le travail transfrontalier occupe une place toujours plus importante en Europe. Afin d’en comprendre les ressorts, il est nécessaire d’identifier les raisons qui conduisent un travailleur à s’insérer dans le marché de l’emploi disponible de l’autre côté de la frontière. La mesure du potentiel d’échange entre deux régions frontalières permet d’appréhender ces facteurs.

Des espaces frontaliers d’Europe de l’Est moins propices aux échanges que ceux de l’Ouest Les situations des espaces frontaliers sont très disparates selon les pays, les contextes locaux déterminant le potentiel d’interaction au sein de ces espaces5. Dès lors, il est envisageable de différencier les frontières avant même de recourir aux statistiques locales sur les flux de travailleurs transfrontaliers en partant du postulat suivant : pour qu’il y ait échange, on suppose qu’il existe de part et d’autre d’une frontière un différentiel socioéconomique, qui déclenche des flux de valeurs, de biens ou de personnes. Pour tester cette hypothèse, le Commissariat général à l’égalité des territoires et l’UMS RIATE6 ont mené une étude (voir encadré méthodologique) visant à qualifier les frontières européennes suivant des critères structurels fondamentaux : économiques (PIB par habitant), démographiques (part de jeunes et part de seniors), et sociaux (taux de chômage). Ces quatre variables permettent d’élaborer une typologie des espaces frontaliers européens, avec une première opposition majeure entre les régions frontalières caractérisées par des niveaux de PIB élevés d’une part, et les régions au niveau de richesse relativement plus faible d’autre part.

Parmi les régions dont le niveau de développement est le plus élevé, deux types d’espaces aux caractéristiques différentes sont à distinguer :

  • Les régions frontalières que l’on peut qualifier de très favorisées par rapport à la situation socioéconomique de l’ensemble des régions frontalières européennes sont principalement situées autour d’un axe nord-sud allant de la Norvège jusqu’à la Suisse, en passant par le sud de la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique et la France. Dans ce groupe, certaines régions situées en Suisse, au Luxembourg, ou autour de villes comme Munich et Vienne, présentent des PIB/hab. jusqu’à trois fois supérieur à la moyenne européenne, un faible taux de chômage (5 % en moyenne, contre 10 % à l’échelle de l’UE) et une structure par âge relativement équilibrée. D’autres régions appartenant à cette classe se démarquent par une surreprésentation des jeunes dans la population (18 % contre 15 % en moyenne), comme le nord et l’est de la France, la Wallonie, les Pays-Bas, la frontière norvégienne, et plus ponctuellement, des régions abritant de grandes villes (Toulouse) ou des capitales (Bucarest), ainsi qu’au nord de l’Italie à la frontière autrichienne (Bolzano).
  • Les régions frontalières de niveau de richesse équivalent à celles de la première catégorie, mais qui connaissent un vieillissement prononcé (20,5 % de plus de 65 ans). Elles se situent principalement sur la bande frontalière à l’ouest et au sud de l’Allemagne, en Flandre, en Autriche, dans la majeure partie de la Suède et de la Finlande, dans le nord de l’Italie et dans le sud de la France. Quelques régions métropolitaines à l’est correspondent aussi à ce profil (Bratislava, Budapest).

 

MÉTHODOLOGIE

Définir les espaces frontaliers européens

En 2016, le Commissariat général à l’égalité des territoires et l’UMS RIATE ont réalisé une typologie socioéconomique des régions frontalières de l’Union européenne, incluant également les quatre pays de l’association européenne de libreéchange (Islande, Norvège, Suisse et Liechtenstein). L’objectif de cette étude était d’analyser le potentiel d’interaction des espaces frontaliers, à partir des différences locales de contexte économique, démographique et social, de part et d’autre de chaque frontière. Cette démarche suppose en premier lieu de définir ce qu’est un espace frontalier, et de délimiter l’aire dans laquelle s’étend son influence. Existe en outre une contrainte liée aux sources de données disponibles. Pour réaliser cette étude, l’UMS RIATE a utilisé une base de données collectées et harmonisées dans le cadre du projet européen ESPON M4D7 . Elle est constituée de séries temporelles complètes entre 2000 et 2013 pour quelques variables fondamentales (démographie, taux de chômage, etc.), aux échelles NUTS 2 et NUTS 38 selon le pays considéré. La bande frontalière retenue est constituée de NUTS 2 ou NUTS 3, selon un critère de ressemblance statistique avec les départements français; celles-ci doivent être contiguës à une frontière internationale et avoir au moins un tiers de leur surface situé à moins de 60 km de la frontière. Le maillage NUTS 2-3 ainsi constitué comporte 290 unités territoriales frontalières, soit 43 % de la surface des 32 États étudiés, 40 % de leur PIB et 39 % de leur population. L’ensemble de l’étude et des cahiers méthodologiques l’accompagnant sont disponibles sur le site Internet de l’UMS RIATE.

http://riate.cnrs.fr

Au sein de cette classe, les régions frontalières d’ex-RDA constituent un type à elles seules, du fait d’une surreprésentation des personnes âgées (plus d’un quart de la population) et d’une situation économique moins favorable (PIB/hab. proche de la moyenne européenne). D’autres régions plus isolées partagent ces caractéristiques : la région de Sarrebruck, certains espaces italiens à la frontière slovène, ainsi que des régions espagnoles situées au nord du Portugal, à l’intérieur des terres.

Le second ensemble de la typologie est constitué de régions nettement moins favorisées, qui se répartissent en deux profils distincts :

  • Les régions frontalières des pays d’Europe centrale et orientale, qui se distinguent par des PIB/ hab. plus de deux fois inférieurs à la moyenne européenne (9200 €/hab. contre 22000 €/hab.), par la part relativement importante de leur population active et par une faible part de personnes âgées (16 % de la population totale contre 19 % en moyenne). C’est le cas des espaces frontaliers de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie (à l’exception de la région de Bratislava), de la Slovénie, de l’Estonie, et de ceux d’une grande partie des régions hongroises (au contact de l’Autriche, de la Croatie) et roumaines (à la frontière hongroise et au sud, dans les régions de Craiova et de Constanta).
  • Des régions frontalières dont le niveau de richesse est sensiblement plus faible (7000 €/ hab.). Les jeunes y sont proportionnellement un peu moins nombreux (14 % contre 15 % en moyenne dans l’UE), mais surtout le taux de chômage y est plus prononcé (environ 14,5 % contre 9,5 % en moyenne). La quasi-totalité des régions frontalières d’Espagne et de Grèce appartiennent à ce groupe : elles ont un PIB/hab. plus proche de la moyenne européenne, mais affichent un taux de chômage extrêmement élevé (23,5 % en moyenne).

Un potentiel d'échanges transfrontaliers lié aux différences de contextes locaux de part et d’autre de la frontière

Cette typologie des espaces frontaliers permet également de mesurer l’ampleur des écarts, ou discontinuités socio-économiques, qui existent de part et d’autre de chaque frontière. Elle met ainsi au jour les avantages structuraux ou les obstacles pouvant encourager ou limiter les échanges, et notamment les flux de travailleurs. Certaines régions frontalières présentent ainsi des profils démographiques et socioéconomiques différents, mais plutôt complémentaires et donc favorables aux échanges. C’est le cas des régions bordant les frontières entre la France et l’Allemagne, la Pologne et l’Allemagne, ou encore entre le Pas-de-Calais et les Flandres (Belgique), avec d’un côté des espaces plutôt jeunes, et de l’autre des régions vieillissantes mais plus riches. Ces différences entre couples de régions peuvent être plus accentuées lorsque l’écart entre les PIB s’accompagne également de forts écarts entre les taux de chômage. Cette situation s’observe notamment entre la République tchèque et l’Allemagne, la Belgique et l’Allemagne et, de manière moins marquée, entre les régions croates et les régions hongroises et slovènes. Cette analyse met ainsi en valeur la singularité de la position allemande en Europe : une démographie vieillissante et des caractéristiques socioéconomiques plutôt favorables font des régions frontalières de ce pays des espaces où le potentiel de complémentarité avec les voisins est important.

Dans une situation de moindre complémentarité démographique (entre les parts de populations jeune et âgée), des relations de forte dépendance économique ressortent potentiellement de la très forte attractivité exercée par le Luxembourg, par la Suisse (notamment à l’égard des espaces frontaliers français), ou les régions métropolitaines de Copenhague et de Vienne sur les régions situées de l’autre côté de la frontière. Cette forte attractivité ressort d’autant plus lorsque les régions qui subissent ces attractions se caractérisent par un taux de chômage relativement élevé (ex. : nord et est de la France, Wallonie…). Cette polarisation se retrouve autour de métropoles moins riches, telles que Bucarest vis-à-vis des régions bulgares voisines.

D’autres frontières, figurées par un trait vert sur la carte, traduisent des déséquilibres qui ne sont pas favorables aux échanges, lorsque l’une des deux régions cumule tous les avantages comparativement à la situation de son vis-à-vis de l’autre côté de la frontière : un plus faible taux de chômage, un PIB/ hab. plus élevé, moins de personnes âgées et particulièrement plus de jeunes. En ce cas, les facteurs d’attractivité sont moindres. Cette différence relative peut s’observer au sein de régions qui partagent pourtant une même situation défavorisée par rapport à l’ensemble des régions européennes. C’est le cas des territoires frontaliers roumains vis à vis de leurs homologues hongrois et bulgares. À l’ouest ou au nord de l’Europe, on retrouve en revanche cette discontinuité entre régions de profils différents, sur la frontière de l’Allemagne du Nord avec le Danemark et les Pays-Bas, et sur la frontière entre la Norvège et la Finlande, même si dans ce dernier cas de figure, les masses de population concernées sont très faibles.

Sur d’autres frontières, désignées par un trait bleu sur la carte, ce même type de déséquilibre encore plus prononcé porte sur la surreprésentation relative des personnes âgées. C’est la situation caractéristique des territoires frontaliers allemands et italiens avec les régions suisses et autrichiennes; mais aussi entre les territoires suédois et norvégiens.

De la mesure des potentiels d’échanges à la réalité des flux transfrontaliers

Si l’on confronte cette typologie des potentiels d’échange aux déplacements effectifs des actifs qui déclarent travailler à l’étranger, tels qu’indiqués dans l’Enquête européenne sur les forces de travail, on observe que, malgré les approximations induites par les différentes échelles d’observation utilisées, il existe bien globalement un lien entre les deux. Autrement dit, plus la complémentarité entre régions frontalières est importante, plus les flux relevés à partir des échelles régionales sont élevés. Néanmoins, certains couples de régions se démarquent de cette règle. C’est le cas du détroit de l’Øresund, situé entre le Danemark et la Suède, classé comme profil défavorable aux échanges alors qu’il est un espace transfrontalier très dynamique en Europe, avec plus de 17 700 navetteurs quotidiens entre 1999 et 2010. Inauguré en 2001, le pont Øresundsbron a accéléré les échanges entre la Suède et le Danemark : pour les Suédois, il a facilité l’accès aux emplois se situant dans la région d’Hovedstaden au Danemark ; il a dans la durée permis aux Danois de bénéficier d’un foncier plus avantageux côté suédois.

La dynamique transfrontalière locale dépend en effet d’autres indicateurs, comme le prix du foncier, le niveau de qualification des actifs, les salaires moyens, ou encore le degré de coopération institutionnelle existant dans ces espaces spécifiques. De plus, pour que les complémentarités socioéconomiques se traduisent par des flux de travailleurs frontaliers, la frontière doit être dotée d’infrastructures permettant son franchissement.

Pour analyser cette dimension, un indice de performance du réseau routier a été créé à partir de l’utilisation du réseau de transport issu de la carte collaborative d’OpenStreetMap et de la grille de population Geostat9. Sa cartographie fait nettement apparaître les barrières naturelles (Danube, Alpes, Carpates, Pyrénées, et dans une moindre mesure les Ardennes), qui induisent une mauvaise connexion entre les espaces frontaliers qui les bordent. Dans d’autres espaces, c’est probablement le manque d’infrastructures routières qui nuit à une interconnexion transfrontalière efficace (Pologne/ Allemagne, Allemagne/République tchèque).

Confronter cet indice de performance du réseau routier à la typologie des frontières de l’UE révèle que les couples de régions qui disposent de caractéristiques socioéconomiques complémentaires (qui favorisent les échanges de travailleurs) sont de fait significativement mieux reliés entre eux. Plusieurs exceptions apparaissent néanmoins, tels les espaces frontaliers franco-suisse ou germano-polonais, qui sont moins bien reliés par la route que leur degré de complémentarité ne le laisserait supposer. Dans un cas, les infrastructures sont nombreuses mais restent confinées dans un espace urbain très dense et limité; dans l’autre cas, en l’absence de barrière physique, c’est le manque d’infrastructures qui est en cause. Il manque bien évidemment à cette analyse les possibilités d’interconnexion par transports en commun ou la prise en compte des pratiques multimodales de déplacement des usagers de la frontière.

Ainsi, le travail à l’étranger, plus particulièrement le travail transfrontalier, occupe une place croissante en Europe, nourri par l’intégration de l’espace Schengen, mais aussi par les disparités persistantes de contexte socioéconomique d’un pays à l’autre. La France, de par sa position géographique et l’étendue de ses frontières, est au cœur de ce phénomène, mais avec une ampleur et des modalités différentes selon les frontières considérées.

5. Décoville et al., 2013.
6. L’Unité mixte de service Réseau interdisciplinaire pour l’aménagement et la cohésion des territoires de l’Europe et de ses voisinages (UMS RIATE) est le point de contact en France du programme de recherche appliquée sur l’aménagement du territoire européen (ESPON-ORATE).
7. Le projet ESPON M4D (Multi Dimensional Database Design and Development) consiste à intégrer, vérifier et restituer les données territoriales produites par les projets européens de recherche du programme ESPON.
8. La Nomenclature des unités territoriales statistiques (NUTS) propose des découpages territoriaux de l’Espace économique européen utilisés par la Commission européenne à des fins d’analyse statistique. Il y a trois niveaux de régions (ou « NUTS ») par pays, qui regroupent le plus souvent des unités administratives existantes en fonction de leur population résidente. En France, le niveau NUTS 2 correspond aux anciennes régions, et le niveau NUTS 3 aux départements. Au 1er janvier 2018, les nouvelles régions seront classées en catégorie NUTS 1.
9. L'initiative Geostat, prise conjointement par Eurostat et les instituts nationaux de statistique des États membres de l’EU, vise à établir un système de données et de production pour les statistiques géospatiales. Il en a notamment résulté le jeu de données carroyées Geostat 2011, qui contient des informations carroyées de population nationales provenant de 29 pays membres de l'UE et de l'AELE.

 

Commission européenne : « DG Employment and Social Affairs, Scientific Report on the Mobility of Cross-Border Workers
within the EU-27/EEA/EFTA Countries », 2009.

Communication de la Commission au Conseil et au Parlement européen : « Stimuler la croissance et la cohésion des régions
frontalières de l’Union européenne », septembre 2017.

Communication de la Commission européenne : « Surmonter les obstacles dans les régions frontalières, rapport de
synthèse sur la consultation publique en ligne », 2015.

Décoville A., Durand F., Sohn C., Walther O. : « Comparing cross-border metropolitan integration in Europe : towards a
functional typology », Journal of Borderlands Studies, 2013.

Denert O., Rubio J., Ayral D. : « L’observation des espaces transfrontaliers », Les Cahiers de La MOT, 2014.

De Ruffray S., Hamez G., Meddahi D., Moron E., Smits F. : « La comparaison des territoires transfrontaliers à l’échelle nationale
– Vers une typologie fondée sur les logiques d’intégration », DIACT, 2008.

Durand F., « Theoretical Framework of the Cross-border Space Production – The Case of the Eurometropolis Lille–Kortrijk–

Tournai », Journal of Borderlands Studies, 2015.

Rapport du groupe d’experts sur les solutions innovantes aux obstacles à la coopération transfrontalière, 2017.

Guérois M., Ysebaert R., Viry M. : « Typologie socio-économique des régions frontalières de l’Union européenne (2000-
2012) », UMS RIATE, 2016.

Hamez G. : « Vers un modèle multiscalaire des territoires frontaliers intérieurs à l’Union européenne », Belgeo, 2013.

Rapport du groupe d’experts sur les solutions innovantes aux obstacles à la coopération transfrontalière, 2017.

 

Ressources internet des contributeurs partenaires:

  • La Mission opérationnelle transfrontalière : http://www.espaces-transfrontaliers.org
  • L’UMS RIATE : http://riate.cnrs.fr

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