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La ségrégation scolaire dans les collèges publics

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À l’arrivée dans le secondaire, des logiques d’évitement sont parfois mises en place pour contourner la carte scolaire. Celles-ci alimentent un processus de dissociation croissante entre les établissements de scolarisation des enfants les plus favorisés et les moins favorisés socialement, autrement qualifié de ségrégation scolaire. Qu’elle résulte de l’inégale répartition des groupes sociaux dans l’espace (ségrégation sociale) ou d’arbitrages familiaux pour contourner le système d’affectation géographique (recours à l’enseignement privé, choix d’options, d’orientation, dérogations, etc.), la ségrégation scolaire est souvent évoquée comme un facteur incontournable de la fabrique des inégalités scolaires27. Le phénomène touche en particulier les grands centres urbains, où il atteint des niveaux parfois très élevés.

À l’entrée en 6e, 8,8 % des élèves qui étaient inscrits dans le secteur public en CM2 intègrent un collège privé. Ce passage du public au privé à l’arrivée dans le secondaire est particulièrement courant dans le nord du pays (autour de Lille), dans l’Ouest (du Calvados à la Vendée) ainsi que dans les territoires situés entre les Alpes et les Pyrénées, conformément à la géographie de l’enseignement privé dans le second degré. Dans les agglomérations de Saint-Étienne, Lille, Lyon, Reims, Nîmes et Bayonne ce sont plus de 15 % des élèves de 6e qui ont intégré un collège privé après un CM2 dans le public. Dans le privé, la part des collégiens issus de milieux favorisés est très supérieure à celle du public (50,5 % contre 31,5 %), contribuant aux logiques de ségrégation scolaire. La ségrégation scolaire se joue cependant également au sein même du secteur public où l'on observe des différences parfois très importantes dans la composition sociale des établissements du second degré.

D’abord, la répartition des élèves issus de familles très favorisées diffère de celle des élèves issus de familles défavorisées. Dans les départements d’outre-mer et dans le nord du pays, de la Normandie à l’Alsace, les collégiens de milieu défavorisé sont souvent trois fois plus nombreux que les collégiens très favorisés (alors que ce rapport est de 1,9 à l’échelle de la France).

Dans l’ensemble, les territoires concentrant un petit nombre de collégiens sont ceux où le rapport collégiens défavorisés / collégiens très favorisés est le plus élevé. Dans les grandes métropoles, ce rapport se rapproche de 1 (comme à Nantes, Bordeaux, Toulouse ou encore Marseille), ce qui signifie que les collégiens de ces deux groupes sont équivalents en nombre. En périphérie de certaines grandes agglomérations – à l’ouest de l’Ile-de-France, autour de Lyon, de Toulouse, de Montpellier ou bien encore de Nice – ce rapport peut s’inverser et les collégiens très favorisés sont plus de 2,3 fois plus nombreux que les collégiens défavorisés.

La mesure de l’équilibre entre les élèves les plus et les moins favorisés socialement à l’échelle des EPCI ne permet cependant pas de décrire le phénomène de ségrégation scolaire, qui doit se lire à une échelle beaucoup plus fine, celle des établissements. En effet, dans une même agglomération, les collégiens favorisés et les collégiens défavorisés peuvent très bien ne pas fréquenter les mêmes établissements. Il apparaît dès lors judicieux de mesurer la ségrégation à proprement parler dans des territoires où le nombre d’établissements et de collégiens est suffisamment nombreux : les unités urbaines.

Pour cela, un indice de ségrégation (l’indice de dissimilarité de Duncan) a été calculé. Celui-ci mesure le degré de ségrégation d’un groupe par rapport à un autre28. Plus précisément, il permet d’estimer la part d’un groupe qui devrait se déplacer (en l’occurrence, changer d’établissement scolaire) pour parvenir à une situation de répartition équitable de ce groupe dans l’espace (ici, dans les collèges publics).

Le résultat obtenu sur les unités urbaines où sont scolarisés au moins 2 000 collégiens dans le secteur public vient contrebalancer les premiers constats. En effet, les agglomérations29 où le rapport entre les plus favorisés et les plus défavorisés socialement apparaissait le plus équilibré (c’est-à-dire se rapprochant de 1) sont en réalité les plus ségréguées si on observe la répartition des collégiens dans les établissements selon leur milieu social.

À l’échelle nationale, les grosses agglomérations, en tête desquelles Paris et Marseille, suivies de près par les agglomérations de Strasbourg et Montpellier enregistrent les plus fortes valeurs pour l’indice de Duncan, supérieures à 0,5 (plus de 50 % des élèves très favorisés devraient changer de collège pour parvenir à une situation de mixité avec les collégiens défavorisés). Certaines villes moyennes enregistrent également des valeurs élevées.

C’est notamment le cas de Nîmes ou du Havre, où l'on observe par ailleurs une attractivité du secteur privé au collège particulièrement élevée (respectivement 34,0 % et 25,1 % des collégiens contre 21,4 % en moyenne en France). À l’inverse, Dax, Rochefort et Mont-de-Marsan, qui sont les plus petites unités urbaines retenues pour l’analyse, ont toutes un indice de ségrégation inférieur à 0,17. Les logiques de ségrégation scolaire y sont donc très limitées. L’ensemble de ces résultats sont à mettre en relation avec la ségrégation résidentielle, plus marquée dans les grandes agglomérations, et avec la diversité de l’offre scolaire qui facilite les logiques d’évitement scolaire dans ces mêmes espaces.
 

Pour appréhender ces logiques de ségrégation scolaire, le cas de l’agglomération parisienne est particulièrement marquant. Dans cette agglomération, où la part des collégiens inscrits dans le privé est inférieure à la moyenne nationale (17,6 %), les collégiens inscrits dans le secteur public se concentrent dans un petit nombre d’établissements. Globalement, c’est au centre et à l’ouest de l’agglomération que l’on trouve les établissements avec les plus fortes concentrations d’élèves très favorisés. Certains établissements, comme à Buc, au sud de Versailles, à Neuilly-sur-Seine ou au Vésinet comptent plus de 70 % d’élèves très favorisés alors que ces derniers représentent le quart des effectifs de collégiens inscrits dans le public dans l’ensemble de l’agglomération.

À l’est, la Seine-Saint-Denis concentre à l’inverse un grand nombre d’établissements où les élèves défavorisés sont plus de cinq fois plus nombreux que les élèves très favorisés. Entre les départements de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, un certain nombre d’établissements peuvent être décrits comme relativement mixtes socialement.

À Paris, c’est dans les arrondissements du nord-est et du sud que l’on trouve les établissements les plus mixtes socialement. Dans ces arrondissements, on distingue également la présence à très faible distance d’établissements très favorisés et d’établissement défavorisés. Cela est particulièrement visible dans le 18e arrondissement, au nord de Paris.

27. Le rapport CNESCO (2016) fait ainsi état d’un creusement des inégalités de réussite entre les établissements « favorisés » et les établissements « défavorisés » depuis une décennie (CNESCO, 2016).
28. Cet indicateur a été choisi en raison de sa simplicité d’interprétation. Plusieurs publications récentes portant sur la ségrégation scolaire utilisent cependant un autre indice, l’indice d’entropie, qui rend notamment compte de la contribution du secteur privé à la ségrégation totale (pour plus de détails, voir Givord et al., 2016).
29. Le terme d’agglomération fait ici référence aux unités urbaines.

 

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