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Inciter à la mobilité géographique pour lutter contre le chômage ?

Année de publication2021
Territoire
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2016
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Depuis quelques années, la mobilité géographique des travailleurs est présentée comme un outil essentiel dans la lutte contre le chômage. Le constat de fortes disparités territoriales en matière de taux de chômage laisse supposer que coexistent des zones de sous-emploi et des zones proches d’une situation de tension sur l’offre de travail : la mobilité géographique des travailleurs serait alors un moyen de répondre aux déséquilibres locaux du marché du travail. La mobilité géographique des travailleurs ne saurait pourtant constituer la seule réponse aux déséquilibres territoriaux constatés en matière d’emploi, et elle est d’ailleurs loin de faire l’unanimité : une politique de mobilité organisée des territoires en difficulté vers les territoires dynamiques aggraverait les disparités spatiales et condamnerait une partie d’entre eux au déclin, alors même que ses effets sur la capacité des chômeurs à retrouver un emploi ne sont pas assurés (voir encadré p. 136).

Un aménagement équilibré des territoires doit au contraire mettre chaque espace en capacité de créer de l’emploi, au bénéfice de ses habitants : en effet, une majorité d’actifs résident à proximité de l’endroit où ils sont nés, et une majorité également, qu’ils soient en emploi ou chômeurs, ne veulent pas déménager pour trouver un emploi : la mobilité ne peut donc être imposée comme condition d’accès à l’emploi. Toutefois, ce constat ne doit pas empêcher de réfléchir aux moyens de faciliter la mobilité géographique des actifs qui en ont le projet. Ainsi, Pôle emploi propose des aides à la mobilité géographique aux demandeurs d’emploi, afin de favoriser leur accès ou, le cas échéant, leur maintien dans l’emploi. Par ailleurs, d’autres pistes peuvent être explorées pour permettre aux actifs ayant le projet de déménager de ne pas rencontrer d’obstacles liés au fait de quitter un logement et d’en trouver un nouveau : poursuivre le ciblage des politiques de logement sur les zones tendues et dynamiques, favoriser la mobilité liée à l’emploi dans les principes d’attribution de logements sociaux, développer une offre de logements de court terme (foyers de jeunes travailleurs, résidences sociales, baux à courte durée, etc.) pour limiter le coût de la mobilité résidentielle, etc. Ces réflexions doivent toutefois s’inscrire dans une volonté de faciliter la mobilité géographique, et non d’y contraindre les ménages : en effet, le bien-fondé de l’incitation à la mobilité des travailleurs anime de multiples débats.

Les actifs sont de plus en plus mobiles : au cours des dernières années, les navettes domicile-travail se sont allongées, pour toutes les catégories d’actifs et dans tous les types d’espaces. Dans le même temps, l’augmentation généralisée des flux, plus forte dans les territoires où les navettes étaient auparavant moins longues, a eu pour conséquence de réduire les disparités spatiales en matière de temps d’accès aux lieux de travail. Le marché du travail est donc aujourd’hui caractérisé par une mobilité quotidienne croissante des actifs, qui habitent de plus en plus loin des lieux d’emploi. Ces derniers poursuivent la tendance à la périurbanisation en s’installant en grande périphérie des principales métropoles, qui polarisent les actifs d’une superficie croissante du territoire. Les marchés locaux du travail s’élargissent et sont de plus en plus interconnectés selon une logique hiérarchique (les actifs des espaces peu denses vont vers les petites villes, ceux des petites vers les moyennes, et ceux des moyennes vers les plus grandes). Cette organisation réticulaire et multiscalaire, centrée sur les métropoles, doit conduire à développer de nouvelles approches statistiques et économiques du développement régional : à l’examen des forces démographiques et des spécialisations productives doit s’ajouter une analyse des avantages et inconvénients qui résultent de l’organisation des territoires. La reconnaissance de cette interterritorialité du développement, à mi-chemin entre le local et le global, complexifie l’action publique en matière économique. Les dynamiques à l’œuvre posent également d’importants défis en matière de transition écologique et d’accès à l’emploi pour les ménages les plus éloignés des centres urbains.

À l’échelle nationale, les migrations résidentielles des actifs, ayant souvent un solde net négatif dans le nord et l’est du pays alors qu’elles sont excédentaires dans l’ouest et le sud, entérinent les disparités spatiales existantes, et participent de leur renforcement. Elles sont un enjeu majeur en matière de développement des territoires, car elles mettent en débat deux modèles opposés : celui du développement de l’emploi et de l’attractivité dans les territoires en déprise économique, et celui de l’incitation à la mobilité des personnes vers les territoires dynamiques du point de vue de l’emploi.

Point de vue - La mobilité résidentielle, une réponse aux inégalités territoriales d’emploi ?

Tandis que les inégalités territoriales en matière de croissance et de dynamiques de création d’emploi semblent se creuser, des travaux récents ont mis l’accent sur la nécessité d’une évolution de l’action publique : plutôt que de continuer à agir sur les espaces en poursuivant des politiques d’aménagement du territoire jugées trop coûteuses dans un contexte de réduction des ressources publiques, il serait plus efficace d’agir sur les populations en les incitant à déménager, des territoires en crise vers les territoires dynamiques. Pour Laurent Davezies, puisque « les gisements de croissance se concentrent dans les territoires de production moderne, métropolitains », alors que d’autres espaces, dépendants d’une industrie en crise et de transferts publics en baisse, « risquent de connaître un recul accéléré », la mobilité résidentielle des populations peut constituer « une possibilité d’ajustement majeure ». Tout en mettant en avant les fortes résistances à la mobilité des populations les plus fragiles, Laurent Davezies ouvre un débat sur les orientations des politiques publiques et préconise une réflexion sur la « levée des freins aux mobilités ».
De même, Philippe Askenazy et Philippe Martin20 revendiquent les enseignements de la nouvelle économie géographique pour préconiser une rupture avec l’approche traditionnelle consistant à « répartir l’activité sur le territoire ». Ils proposent de concentrer les activités et les investissements publics (logement, transports, universités) dans les métropoles.
En contrepoint de cette proposition, pour « favoriser l’égalité des chances sur tout le territoire », il s’agit « sans imposer la mobilité […] de lever ses freins pour sortir d’une immobilité contrainte ». Dans ces travaux21, la mobilité résidentielle est présentée comme une solution aux inégalités territoriales d’accès à l’emploi, qui accompagnent l’inévitable (ou la souhaitable) concentration des dynamiques de croissance dans les métropoles.

Ces orientations en faveur de la mobilité résidentielle doivent être discutées. En premier lieu, il est intéressant de rappeler que, de manière générale, les processus de mobilité résidentielle tendent à accroître les inégalités entre les territoires plutôt qu’à les réduire. Ainsi, des travaux montrent que dans un contexte de compétition entre les villes, la captation des ménages mobiles les plus qualifiés est un enjeu de développement des territoires.
Les mobilités résidentielles jouent ainsi un rôle de révélateur des différences d’attractivité des territoires, mais elles contribuent également à leur marquage social, les mobilités de longue distance étant caractérisées par une prédominance des catégories sociales supérieures.
La mobilité résidentielle s’inscrit donc, plus qu’elle ne s’y oppose, dans la segmentation des marchés du travail : polarisation des emplois de cadres et de professions intermédiaires, destruction des emplois stables ouvriers, développement des emplois précaires tertiaires et industriels aux marges du salariat, discriminations raciales.

La mobilité résidentielle et l’attachement au lieu de résidence sont ainsi fortement différenciés selon la position sociale des actifs. Les milieux ouvriers et peu diplômés sont parmi les plus proches géographiquement de leur parentèle, les réseaux sociaux des classes populaires étant formés de relations généralement très localisées et fortement connectées entre elles.
Pour ces groupes sociaux, l’ancrage résidentiel peut être une ressource pour l’accès à l’emploi. Le réseau social est en effet plus fréquemment mobilisé par les salariés ouvriers ou employés dont les marchés du travail sont moins institutionnalisés et géographiquement plus resserrés que ceux des autres salariés. Il est aussi opérant dans l’accès à un logement abordable (logement social, maison en milieu rural, périurbain ou désindustrialisé, voire habitat dégradé) et aux ressources matérielles et économiques dont sont porteurs les territoires périphériques. Dans un contexte de crise et de suppression d’emplois, l’enjeu, pour les salariés les moins qualifiés, est aujourd’hui plus souvent d’éviter les coûts d’une mobilité résidentielle subie. De nombreux travaux sur les restructurations d’entreprises ont montré que les salariés, notamment ouvriers, choisissent fréquemment de ne pas déménager, malgré le risque de chômage. Le refus d’une mobilité géographique subie peut constituer un moyen de protection des liens amicaux, familiaux mais aussi de la trajectoire professionnelle.
Les travaux récents de Thomas Sigaud montrent d’ailleurs que si les chômeurs qualifiés augmentent leurs chances de retrouver un emploi en déménageant, « les chômeurs les moins qualifiés qui sont mobiles ont deux fois moins de chances de retrouver un emploi que ceux qui n’ont pas bougé ».

Ainsi, si le droit à la mobilité s’impose de fait comme un impératif de justice sociale, l’injonction à la mobilité est beaucoup plus discutable, tant sur le plan de la réduction des inégalités qu’en termes d’efficacité économique.

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