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L’évolution des déplacements domicile-travail : une augmentation généralisée des flux et un renforcement de la polarisation urbaine

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Entre 1990 et 2012, les déplacements domicile-travail se sont globalement accrus et ont connecté de manière croissante les différentes catégories d’espaces du zonage en aires urbaines (à zonage d’étude constant : ZAU 2010). Au cours de cette période, la part des actifs occupés résidant et travaillant dans le même espace a ainsi diminué sur l’ensemble du territoire.

En 2012, 87 % des actifs résidant dans un grand pôle urbain y travaillent, soit 4 points de moins qu’en 1990 (voir infographie p. 126). 10 % d’entre eux travaillent désormais à l’extérieur de leur aire urbaine (dont deux tiers dans un autre grand pôle urbain), soit 3 points de plus qu’en 1990. Dans les couronnes des grands pôles urbains, une part croissante des actifs vient travailler dans le pôle (38 %, + 4 points) alors qu’ils sont de moins en moins nombreux à travailler dans la couronne (47 %, - 8 points) : l’attraction des grands pôles sur leur couronne se renforce. Elle n’est pas complète toutefois, puisqu’une part croissante des actifs résidant dans les couronnes des grands pôles occupe des emplois situés en dehors de leur aire urbaine (15 %, + 4 points). Ainsi, dans les grandes aires urbaines, on constate un double mouvement. D’une part, un renforcement de l’attraction des grands pôles sur leur couronne et sur l’ensemble des espaces : à zonage constant, l’attraction des grands pôles urbains s’est partout accentuée, même sur les centralités de taille inférieure telles que les moyens et petits pôles urbains où près de 20 % des actifs se déplacent vers les grands pôles pour travailler, un taux qui a quasiment doublé par rapport à 1990. D’autre part, le renforcement de l’attraction des grands pôles n’empêche pas une interdépendance croissante des grands pôles et de leurs couronnes avec des espaces situés en dehors de l’aire urbaine.

Dans les petits et moyens pôles urbains, la part des actifs résidant et travaillant dans un même pôle a aussi beaucoup diminué depuis 1990 (respectivement - 16 et - 13 points), et une part croissante d’entre eux occupe désormais des postes situés hors de leur aire urbaine de résidence, notamment dans une grande aire urbaine. En parallèle, à l’image des grands pôles – mais dans une moindre ampleur –, les petits et moyens pôles ont renforcé leur influence sur les espaces périphériques. Ainsi, les résidents des communes périurbaines éloignées ou rurales sont en proportion plus nombreux qu’avant à travailler au sein des petits et moyens pôles urbains, de même que les résidents des petits pôles urbains sont plus nombreux à travailler dans les pôles de taille moyenne.
 

On assiste en fait à un renforcement de la polarisation urbaine qui conduit les pôles de toutes tailles à exercer une attraction croissante sur les actifs résidant dans les catégories d’espaces périphériques (au sens du classement établi par le zonage en aires urbaines de l’Insee). Ce phénomène, qui a notamment pour origine la périurbanisation d’actifs qui vivaient et travaillaient auparavant dans les pôles6, est bien plus prononcé pour les grands pôles urbains, qui polarisent une part croissante du territoire. C’est dans les espaces périurbains éloignés des pôles (« espaces multipolarisés des grandes aires urbaines » et « autres espaces multipolarisés ») que la dépendance des actifs résidents aux emplois situés ailleurs s’est le plus accrue : près de 2 actifs sur 3 y occupent des emplois situés dans une aire urbaine, un taux en forte progression depuis 1990. Avec 65 % d’actifs résidant et travaillant en leur sein, les espaces ruraux (« hors influence des pôles ») restent les territoires où les marchés locaux du travail sont les plus autonomes au regard de l’interpénétration croissante des catégories d’espaces. Ils sont aussi de plus en plus dépendants des emplois situés dans les autres types d’espace (en 1990, 78 % des actifs résidant dans les communes situées hors de l’influence des pôles y travaillaient, soit 13 points de plus qu’aujourd’hui).

L’accroissement des déplacements domicile-travail entre zones d’emploi traduit l’élargissement des marchés locaux du travail

Les déplacements domicile-travail s’effectuent très largement à l’intérieur des zones d’emploi, qui ont été construites précisément dans le but de maximiser la prise en compte des navettes à l’intérieur de ces zones et de minimiser celles qui en sortent : elles sont une approximation du périmètre des marchés locaux du travail (voir encadré méthodologique du chapitre 2A). Toutefois, et même s’ils restent minoritaires, les déplacements entre zones d’emploi se sont accrus depuis les années 19907, signe d’une interdépendance croissante des marchés locaux du travail. En 2012, 20,3 % des actifs occupés travaillent à l’extérieur de leur zone d’emploi de résidence, alors qu’ils n’étaient que 15,8 % en 1990.

Une hiérarchie fonctionnelle des espaces

La méthode des flux dominants (voir encadré méthodologique p. 128), qui permet de qualifier la nature des interdépendances entre les zones d’emploi, fait apparaître une hiérarchie fonctionnelle des espaces.

  • Les zones d’emploi dites « dominantes » polarisent les flux de navetteurs : elles reçoivent plus d’actifs venus occuper des emplois dans la zone qu’elles n’en envoient vers d’autres zones. Ce sont les zones d’emploi métropolitaines, mais également les pôles urbains de taille plus modeste qui constituent une centralité au sein de zones moins denses (Le Mans, Pau ou Bourges). Parmi les zones d’emploi dites « dominantes » figurent également certains territoires au-delà des frontières, qui proposent des emplois occupés par des actifs résidant en France, comme Genève, le Jura et Bâle pour la Suisse, le Luxembourg, la province du Hainaut en Belgique, Karlsruhe en Allemagne ou encore la principauté de Monaco.
  • Les zones intermédiaires ou « relais » sont à la fois polarisées par les métropoles (c’est-à-dire qu’elles y envoient une part significative de leurs actifs résidents), et rayonnent également sur des territoires périphériques. Elles font partie de systèmes d’échelle régionale, à l’image de la zone d’emploi de La Roche-sur-Yon, d’où de nombreux actifs partent travailler à Nantes, mais qui attire elle-même des actifs venus des zones de Fontenay-le-Comte et des Herbiers. Ces zones relais se trouvent également dans l’aire d’influence des grandes aires urbaines, où certaines communes périphériques constituent des pôles secondaires importants (par exemple Versailles et Saint-Germain-en-Laye à l’ouest de Paris, Fontainebleau au sud), qui attirent de nombreux actifs mais sont en même temps sous l’influence du grand pôle voisin.
  • Les zones dites « dominées » sont celles qui envoient la plus grande partie de leurs actifs vers un pôle. Ce sont pour la plupart des zones moins denses, situées à la périphérie de grands pôles urbains (Vitré, Mont-de-Marsan ou Nemours).

Ainsi, les déplacements quotidiens des actifs vers leur lieu d’emploi dessinent des systèmes d’interdépendances fortes entre les territoires, qui dépassent l’échelle des zones d’emploi, et qui sont de portée plus ou moins longue selon les catégories d’actifs. Les cadres et professions intellectuelles supérieures se déplacent en effet davantage hors de leur zone d’emploi de résidence (26,2 %) que les ouvriers (21,4 %), les artisans-commerçants-chefs d’entreprise (11,2 %) et les agriculteurs (4 %). Les cadres ont également des mobilités de plus longue portée, très polarisées par les principales métropoles, et au premier chef par la capitale qui domine l’ensemble du Bassin parisien. Les navettes des ouvriers, de plus petite portée, dessinent quant à elles un ensemble de liens très nombreux à l’échelle locale, notamment dans l’ouest du territoire et le long des frontières est du pays.
Cette différence forte entre les marchés locaux du travail des actifs ouvriers et cadres est liée au fait que les emplois les plus qualifiés sont également les plus concentrés géographiquement : les cadres doivent donc parcourir une distance plus importante pour se rendre sur leur lieu de travail, d’autant plus que des choix résidentiels moins contraints et des facilités de mobilité plus grandes leur permettent d’habiter plus loin de leur lieu de travail.

MÉTHODOLOGIE -  Cartographier les flux domicile-travail entre zones d’emploi

À partir des données contenues dans le recensement de la population, on peut connaître les flux de travailleurs habitant dans une commune et travaillant dans une autre ; ceux-ci peuvent être agrégés à l’échelle des zones d’emploi (voir précisions méthodologiques ci-après).
Afin de simplifier l’information, seuls les 20 % les plus importants des flux émis depuis une zone d’emploi de résidence vers une zone d’emploi de travail sont retenus. Les zones d’emploi sont ensuite qualifiées selon leur relation aux zones environnantes, suivant la méthode des flux dominants8. Ainsi, une zone d’emploi A est dite « dominée » par une zone d’emploi B si le flux le plus volumineux sortant de A est émis vers B d’une part, et si la somme des flux reçus par B est supérieure à celle de
A d’autre part. Cette approche permet de faire apparaître une hiérarchie fonctionnelle des espaces, répartis en zones dominantes, zones intermédiaires ou « relais » et zones dominées. Les flux domicile-travail ont été agrégés par zone d’emploi sur le territoire français. Les flux vers la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse, Monaco et Andorre ont quant à eux été agrégés en zones d’emploi côté français, et au niveau NUTS 2 ou NUTS 3 côté étranger, selon la maille qui présente la plus grande similitude spatiale avec les zones d’emploi françaises.
Les déplacements vers l’Espagne et l’Italie (moins de 2 % de l’ensemble des déplacements d’actifs français vers l’étranger) n’étant pas localisés précisément par commune dans le recensement de la population, ils n’ont pas été représentés. De même, les déplacements domicile-travail depuis les pays frontaliers vers la France ne sont pas renseignés ici. Ils sont considérés comme négligeables au regard des déplacements provenant de France9 (sauf dans le cas de l’Italie).

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