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Depuis 1975, une dissociation accrue entre le profil des actifs et celui des emplois dans les territoires

Année de publication2022
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2016
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La forte concentration géographique de l’emploi et la tendance à la déconcentration de la population ont pour conséquence de déconnecter de manière croissante les lieux de résidence des actifs des lieux d’emploi (voir chapitre 2A). Toutefois, ces dynamiques sont différenciées selon le type d’emplois et le profil des actifs, et n’ont pas les mêmes conséquences sur le marché du travail selon les territoires.
Ainsi, étudier simplement la localisation des emplois et de la main-d’œuvre donne une vision incomplète du fonctionnement des marchés locaux du travail, caractérisés par leur segmentation. Tous les emplois ne peuvent être occupés indifféremment par tous les actifs. C’est pourquoi il importe d’observer la correspondance entre les qualifications requises par les postes présents dans chaque territoire, et celles de la population active résidente. Cette  approche par les qualifications permet de mieux saisir les enjeux qui se posent aux entreprises qui recrutent et aux personnes en recherche d’emploi; et renvoie, en termes d’action publique, à la question de la formation de la main-d’œuvre.

L’analyse de l’indice d’inadéquation entre offre et demande de travail permet d’étudier la qualité de la correspondance (ou appariement) entre le type d’emplois présents dans un territoire et les qualifications des actifs qui y résident. Pour des raisons de disponibilité de données, l’offre et la demande de travail ne sont pas, ici, entendues au sens strict des postes disponibles et des demandeurs d’emploi, même si cette analyse aurait permis notamment de mettre au jour les enjeux locaux du retour à l’emploi des chômeurs. L’offre de travail désigne ici les emplois occupés (lieux de travail) et la demande de travail fait référence aux actifs occupés (lieux de résidence). Leur répartition spatiale est étudiée en fonction des catégories socioprofessionnelles.
Une inadéquation élevée entre le profil des actifs et celui des emplois qui peuvent leur correspondre dans un territoire n’est pas un problème en soi, puisque les actifs sont mobiles et peuvent occuper des postes situés hors de leur zone d’emploi. En fait, l’analyse de l’indice d’inadéquation entre le type d’emplois présents dans chaque zone d’emploi et le profil des actifs qui y résident indique surtout les interdépendances entre les bassins d’emploi locaux. En revanche, un indice d’inadéquation élevé à une échelle plus vaste, comme le département ou la région, serait davantage problématique quant au fonctionnement du marché du travail (il signifierait que, sur un vaste territoire, les entreprises rencontrent potentiellement des difficultés pour recruter, et les actifs pour trouver un poste).

Un fort décalage en périphérie des grands pôles urbains

Les zones où l’on observe une forte dissociation entre profil des emplois et profil des actifs résidents (en foncé sur la carte) sont localisées en périphérie des principaux pôles économiques, que ce soient des métropoles françaises (au premier rang desquelles la région parisienne, et dans une moindre mesure la région lyonnaise) ou des métropoles étrangères frontalières (principalement Luxembourg, Sarrebruck, Mannheim, Karlsruhe, Bâle, Neuchâtel, Lausanne et Genève).
Dans ces zones résidentielles adjacentes aux grands pôles économiques, la plupart des actifs se déplacent pour travailler dans les centres urbains, où ils occupent des emplois plutôt liés à la sphère productive (voir chapitre 1E). À l’inverse, les emplois présents dans ces couronnes, davantage liés à la satisfaction des besoins de la population présente (sphère présentielle), sont souvent pourvus par des actifs provenant d’autres zones.

Dans les centres urbains, il existe également une dissociation importante entre le profil des résidents et les types d’emplois présents sur place, puisqu’une grande part de ces emplois est occupée par des actifs résidant dans les couronnes périurbaines. Les marchés locaux du travail sont donc très interdépendants dans les territoires urbains, comme l’illustrent les flux de navetteurs qui les traversent chaque jour (voir chapitre 2C). Toutefois, l’inadéquation emplois/actifs résidents est moins forte dans les centres urbains que dans les couronnes, du fait de la grande diversité d’emplois et de profils d’actifs qui se trouvent dans ces pôles. En effet, la concentration sur le marché du travail (typiquement dans les pôles urbains) favorise la qualité des appariements entre postes à pourvoir et main-d’œuvre disponible. En d’autres termes, la probabilité pour l’entreprise de trouver un salarié adapté au poste à pourvoir est supérieure quand l’offre de travail est grande et, de même, la probabilité pour un salarié de trouver un emploi qui lui correspond augmente avec la demande de travail. L’inadéquation est également assez faible dans les zones d’emploi peu denses, car les actifs de ces zones, du fait de leur éloignement des grands pôles urbains et de la nature des activités qui y sont proposées (agriculture, artisanat et commerce, petites entreprises qui emploient des résidents), sont moins dépendants des emplois situés dans les pôles urbains.

Le degré d’inadéquation entre offre et demande de travail locales a augmenté dans presque tous les espaces au cours des dernières décennies. En effet, la dissociation locale entre le profil des résidents et celui des emplois présents dans chaque zone d’emploi s’est accrue depuis 1975 dans la quasi-totalité des espaces, signe de l’interdépendance croissante des marchés locaux du travail. Ces évolutions rendent de plus en plus complexe l’étude des marchés locaux du travail à travers la maille des zones d’emploi, pourtant conçue dans ce but, puisque les mobilités des actifs les débordent de plus en plus. Aussi, l’indicateur d’inadéquation montre ici davantage la spécialisation fonctionnelle et l’interdépendance des zones d’emploi qu’une potentielle difficulté de recrutement local. Il met en avant des espaces pour lesquels la zone d’emploi reflète mal l’étendue du marché local du travail, comme en Île-de-France ou dans les espaces frontaliers (voir encadré ci-après). Cependant, le zonage d’étude étant constant, l’analyse de l’évolution de l’indicateur d’inadéquation offre/demande est pertinente pour montrer l’extension du périmètre des marchés locaux du travail, principalement sous l’effet de la périurbanisation et de l’essor du travail transfrontalier.

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