Article

Share

Les décalages entre la localisation des emplois et celle des actifs se sont amplifiés depuis les années 1970

Ajouter à mes favoris

Pour observer le fonctionnement des marchés locaux du travail et identifier d’éventuels dysfonctionnements, il importe tout d’abord d’étudier la localisation des acteurs de ce marché (i.e. les entreprises et les actifs), ainsi que son évolution.
Cela permet d’appréhender le degré d’appariement spatial entre les emplois et les actifs dans les territoires. En réalité, observer la rencontre entre emplois et actifs fait apparaître deux types de problématiques : d’un côté, la distance entre le lieu de vie de ceux qui travaillent et leur lieu d’emploi, qui conduit à envisager la question de l’allongement des navettes domicile-travail ; de l’autre, la distance spatiale entre les demandeurs d’emploi et les offres, qui peut constituer un facteur explicatif ou aggravant du chômage dans les territoires.

À l’échelle des communes, les décalages spatiaux entre localisation des emplois et des actifs occupés se sont amplifiés depuis les années 1970, principalement sous l’effet de la périurbanisation (i.e. le mouvement de desserrement résidentiel des ménages en périphérie des pôles urbains). Les premières communes à connaître un fort déficit d’emploi local, en 1975, sont celles des couronnes parisienne et toulousaine, ainsi que celles qui sont concernées par le travail transfrontalier (dans le Genevois français, à Saint-Louis, à Sarreguemines, etc.). Depuis, les décalages se sont renforcés dans les couronnes des principales villes, région parisienne et métropoles de la moitié ouest du pays en tête, avec des communes ne proposant que 100 emplois pour 150 actifs occupés, ceux-ci travaillant dans les pôles urbains. Les déficits locaux les plus importants se situent dans les zones frontalières suisse et luxembourgeoise, avec moins de 100 emplois pour 175 actifs occupés résidents. Hormis le cas spécifique du travail transfrontalier, la dissociation entre la localisation des emplois et celle des actifs est avant tout un phénomène urbain.

Analyser le décalage au sein des aires urbaines

Aussi, il est intéressant d’analyser l’éloignement entre le lieu de vie des actifs et la localisation des emplois à l’échelle des aires urbaines. Or, en ce domaine, une tendance similaire se dégage quelle que soit la taille de l’aire urbaine : le décalage spatial emplois/actifs est croissant depuis 1975, avec un surplus d’emplois dans les pôles et un déficit correspondant dans les couronnes. Toutefois, le phénomène est plus prononcé pour les petites et les moyennes aires urbaines, où la dissociation entre des emplois localisés dans les pôles et des actifs résidant dans les couronnes est plus nettement marquée que dans les grandes aires urbaines, cette tendance continuant de progresser. C’est dans les communes dites « isolées », hors de l’influence des pôles urbains, que le ratio entre emplois et actifs occupés est le plus équilibré, signe d’une certaine autonomie de l’écosystème local emplois/actifs.
Celle-ci tend toutefois à se réduire, sous l’effet d’une dépendance croissante des espaces peu denses aux emplois des pôles environnants : le ratio y est aujourd’hui de 90 emplois pour 100 actifs occupés. Les couronnes périurbaines, surtout celles des grands pôles, voient quant à elles leur déficit d’emplois stagner depuis quelques années, probablement grâce à la création d’emplois dans les centralités secondaires qu’elles accueillent.

Deux mouvements divergents : concentration des emplois et desserrement des actifs

La dissociation croissante entre lieux de résidence et lieux de travail provient d’un double mouvement : une concentration de l’emploi dans les pôles, et un desserrement de la population vers les couronnes. Ces dynamiques ne sont toutefois pas identiques selon la taille des aires urbaines. Au sein des grandes aires urbaines, il n’y a pas eu de réelle tendance à la concentration de l’emploi dans les pôles (87 % des emplois des grandes aires urbaines étaient localisés dans les grands pôles en 1975, contre 86 % en 2012). En revanche, la population active s’est, pour sa part, fortement déconcentrée (83 % des actifs des grandes aires urbaines habitaient dans les grands pôles en 1975, ils n’étaient plus que 75 % en 2012). Dans les petites et moyennes aires urbaines, c’est l’inverse : le mouvement de desserrement de la population dans les couronnes est moins prononcé, mais on y observe une lente concentration de l’emploi au sein des pôles (91 % des emplois des moyennes aires urbaines et 96 % des emplois des petites aires urbaines étaient localisés dans les pôles en 1975, contre respectivement 93 % et 98 % en 2012). Ces différences s’expliquent principalement par le poids démographique des couronnes, bien plus restreint dans les moyennes et petites aires urbaines que dans les grandes. Ainsi, les actifs résidant dans les couronnes des petites et moyennes aires urbaines sont beaucoup plus dépendants des emplois des petits et moyens pôles que ceux des couronnes des grandes aires urbaines, où une part plus importante d’entre eux travaille ailleurs que dans le grand pôle.

Un équilibre entre des forces contraires

En géographie économique, ces mouvements sont théorisés à travers des forces de concentration d’une part, et des forces de dispersion d’autre part : la localisation des actifs comme celle des entreprises résulte d’un équilibre entre ces forces contraires. Parmi les forces de concentration relatives aux entreprises, sont mis en avant les rendements croissants dans la production (économies d’échelle), l’accès aux marchés et aux clients, fournisseurs ou concurrents (ce qui favorise l’échange d’idées et l’innovation), un meilleur appariement sur le marché du travail, une division plus fine du travail via la possibilité de chaînes de valeur complexes, ou encore l’accès à des équipements (aménagements, infrastructures de service public, transport) plus rentables parce que mutualisés entre davantage d’utilisateurs. Ce qui réduit les coûts des entreprises ou augmente leur productivité est aussi un bénéfice pour les salariés habitant dans les zones denses : les avantages liés à la centralité jouent aussi comme une force de concentration sur les actifs.

À l’inverse, des forces favorisant la déconcentration limitent l’agglomération des activités et des habitants. La rareté foncière, le prix du logement, la hausse des coûts de la construction dense, la congestion ou la pollution ont tendance à les éloigner des centres, quand la disponibilité de terres, la présence d’aménités, de ressources diverses et de cadres préservés les attirent en périphérie. Ces forces n’agissent toutefois pas uniformément selon l’activité des entreprises (voir encadré ci-avant) et le profil des actifs. Les choix résidentiels sont en effet très dépendants du niveau de revenu : les plus aisés sont en mesure de choisir les localisations les plus attractives (qu’elles soient centrales ou dans une commune périurbaine au cadre préservé) alors que les ménages les plus défavorisés ont des choix davantage contraints.

Des emplois toujours plus concentrés

Dans leur ensemble, en nuançant toutefois selon le type d’activité des entreprises, les dynamiques observées tendent à montrer que les forces de concentration l’emportent pour les emplois, qui se concentrent progressivement dans les cœurs économiques, quand des forces inverses poussent les actifs à se déconcentrer en périphérie de ceux-ci.
À l’échelle des communes, on constate en effet une concentration accrue des emplois dans les années 1970 et 1980, même si cette dynamique s’est ralentie depuis. A contrario, la population se desserre dans un nombre plus grand de communes depuis les années 1970, phénomène qui continue sur le même rythme jusque dans les années 2000. C’est la concomitance de ces deux dynamiques qui a pour conséquence une dissociation accrue entre la localisation des emplois et celle des actifs occupés. Néanmoins, la même analyse, menée au niveau géographique plus vaste des zones d’emploi, induit une autre lecture du phénomène : si les emplois restent plus concentrés dans l’espace que la population, et que cette concentration tend toujours à s’accroître, la population active, elle aussi, suit une dynamique de concentration dans un nombre restreint de zones d’emploi. Le potentiel démographique et économique du pays tendrait donc à se resserrer au sein d’un plus petit nombre de zones d’emploi (voir le chapitre 1A), mais à se répartir sur une plus grande surface au sein de celles-ci, et notamment autour des pôles urbains.

Analyser les interactions entre les forces de concentration et de déconcentration qui s’appliquent à la population active et aux entreprises permet de saisir la complexité des phénomènes géographiques qui président à la localisation des agents économiques. Cette complexité a pour corollaire le fait que la spatialisation des actifs et des emplois n’est plus seulement déterminée par les dotations initiales (en ressources, en transport, en population), mais réagit à des leviers divers. Ainsi, les rendements croissants tendent à la concentration dans des zones d’excellence, tandis que la congestion de ces espaces crée des opportunités pour des territoires moins denses.

Allaire et al. (2016), Le marché du travail dans les grandes aires urbaines en 2015, étude de la fondation Terra Nova et de l’entreprise Jobijoba.

Aubert F., Détang-Dessendre C. (2014), « L’emploi rural, des bassins de production agricoles aux zones d’emploi urbaines », in Jeanneaux P. et Perrier-Cornet P. (coord.), Repenser l’économie rurale, Éditions Quæ, pp. 123-141.

Blanc M., Hild F. (2008), « Analyse des marchés locaux du travail : du chômage à l’emploi », Économie et Statistique, n° 415-416, mars 2009.

Cavailhes J., Thisse J.-F. (2013), « Faut-il choisir entre égalité des territoires et développement économique ? » in Laurent E. (dir.), Vers l’égalité des territoires. Dynamiques, mesures, politiques, Paris, La Documentation française, pp. 364-383.

Didry C., De Palma A., Picard N. (2014), Externalités des télécentres, rapport d’étude de la Caisse des dépôts, en partenariat avec l’ENS Cachan et PMP Conseil, mars 2014.

Duhamel E. (2014), « Les zones franches urbaines », in Les avis du Cese, Les éditions des Journaux officiels.

Faure A., Gaucherand G., Laget M. (2015), « Le télétravail : des avantages pour les travailleurs, les entreprises et les territoires », in En Bref, n° 10, CGET, décembre 2015.

Pour enregistrer un favori, vous devez avoir un compte personnel

Me connecter Créer mon compte personnel