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La spécialisation des territoires : quel rôle dans les évolutions de l’emploi à travers la dernière crise ?

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Ainsi, les spécialisations sectorielles des espaces français peuvent constituer tant un atout qu’une faiblesse en matière de développement économique, même si elles n’expliquent pas à elles seules la géographie de la croissance, largement déterminée par l’évolution démographique sur le long terme (voir chapitre 1A). Au cours de la dernière crise économique par exemple, toutes les zones d’emploi tournées vers l’économie productive n’ont pas été en difficulté : si, dans la majorité d’entre elles, l’emploi a stagné, voire chuté, certaines ont connu une croissance positive et soutenue (en Pays de la Loire : Ancenis, Sablé-sur-Sarthe, Les Herbiers, etc.). Entre 2008 et 2012, on a observé une très forte érosion de l’emploi industriel dans le quart nord-est de la France, mais le Sud-Ouest a connu une moindre baisse, voire une légère croissance dans certaines zones, du fait d’une spécialisation industrielle dans des secteurs porteurs au cours de cette période. Il a par ailleurs été montré (voir chapitre 1D) que ce ne sont pas tant les spécialisations économiques des territoires qui expliquent leur résistance que leur attractivité et leur trajectoire de croissance avant la crise, même si ces dernières sont liées. Pour expliquer la croissance économique d’un espace, la méthode structurelle-résiduelle (voir encadré) permet de discerner le rôle des facteurs liés à sa spécialisation sectorielle de celui des facteurs dits « résiduels » pouvant stimuler ou, au contraire, limiter la croissance de l’emploi, indépendamment du portefeuille d’activités. On peut ainsi élaborer une typologie des zones d’emploi selon leur niveau de croissance et le moteur de celle-ci, en six catégories qui combinent des effets de structure – c’est-à-dire de spécialisation économique – et des effets résiduels (qui peuvent être liés à un ensemble de déterminants, et de combinaisons locales de déterminants).

 

Des spécialisations économiques favorables

Entre 2007 et 2012, près d’un tiers des zones d’emploi (91 zones d’emploi sur 321) avaient un portefeuille d’activités favorable, c’est-à-dire qu’elles étaient positionnées sur des secteurs dynamiques au cours de la période (essentiellement le secteur tertiaire : informatique, action sociale, gestion, immobilier, recherche et développement, etc.).
Dans la moitié nord de la France, les zones d’emploi ayant une structure d’activités favorable sont presque exclusivement des zones urbaines, où l’emploi public et le tertiaire productif sont surreprésentés. Dans la zone de Lille, par exemple, les emplois liés aux activités juridiques, informatiques, comptables, de gestion, financières et d’assurance, et les sièges sociaux d’entreprises sont nombreux. Dans le sud du pays, notamment sur le littoral méditerranéen, les zones ayant un portefeuille d’activités favorable sont beaucoup plus nombreuses et incluent des territoires peu denses : elles se caractérisent par des activités présentielles en essor (commerces, hôtels, restauration, construction, etc.).

Parmi ces zones d’emploi où la spécialisation économique est a priori favorable à la croissance, toutes n’ont cependant pas connu la même évolution au cours de la période 2007-2012. On distingue :
 

  • 53 zones d’emploi en forte croissance, où l’avantage en termes de structure économique s’est combiné à un effet résiduel également favorable (classe 1), se traduisant par des performances de croissance d’emploi supérieures à la moyenne nationale sur la période 2007-2012 (+ 4,8 % d’emplois sur l’ensemble de ces zones d’emploi contre + 1,3 % en France). Il s’agit principalement des zones d’emploi des grandes villes (Lille, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rennes, Brest, etc.) et des zones d’emploi touristiques de Bretagne (Saint-Malo, Dinan), du littoral atlantique (La Rochelle, Bayonne) et méditerranéen, ainsi que des Alpes (Tarentaise, Chambéry), de Corse et de Guadeloupe. Les activités industrielles traditionnelles, qui ont concentré l’essentiel des pertes d’emplois au cours de la dernière crise, étaient peu présentes dans les zones d’emploi de Nantes, Rennes et Toulouse, où ont été développées des activités nouvelles et porteuses, notamment dans l’agroalimentaire ou l’aéronautique. Dans ces espaces, le dynamisme économique se conjugue avec un fort dynamisme démographique.
  • 6 zones d’emploi (classe 3) où la croissance de l’emploi (+ 2,9 %) est plus faible que ce que leur portefeuille d’activité laissait présager, même si elle a été supérieure à la moyenne nationale au cours de la période. Ces zones sont en effet spécialisées dans des activités qui auraient dû leur permettre de bien résister aux derniers chocs économiques : les activités intellectuelles supérieures (activités et services informatiques, finance et assurance, gestion) à Paris, le secteur public à Rochefort, l’enseignement à Meaux, la santé à Albi et l’économie résidentielle à Briançon et Perpignan. Pourtant, elles n’ont pas connu une croissance de l’emploi aussi forte que les zones d’emploi de la classe précédente.
  • 32 zones d’emploi enfin (classe 5), qui ont le même profil que les précédentes (effet structurel favorable) mais où l’emploi a en moyenne décru entre 2007 et 2012 (- 0,3 %). Il s’agit principalement de trois types de territoires : des zones peu denses du Sud avec une forte présence de l’emploi public (Tulle, Lozère, Alès, Tarbes-Lourdes) ; des zones plus urbaines au nord, où la croissance de la population est faible et l’emploi dans le commerce et l’administration publique en recul (Quimper, Caen, Nancy, Metz, Strasbourg) ; d’autres qui ont, au contraire, connu une croissance de l’emploi et de la population très forte depuis quarante ans, mais ayant marqué le pas sur la dernière période (Créteil, Évry, Saclay, Avignon-Cavaillon, Toulon, Fréjus-Saint-Raphaël, Digne, Nice).


D’autres moteurs de croissance économique

D’autres zones d’emploi ont connu une phase de croissance entre 2007 et 2012, sans toutefois que cela puisse être imputé à leur structure économique, a priori défavorable. Dans ces espaces, la croissance de l’emploi est fondée sur d’autres moteurs, qui tiennent à des déterminants qui peuvent être très localisés (dits « effets résiduels ») :

  • Dans 55 zones d’emploi (classe 2), la structure économique plutôt défavorable n’a pas empêché une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne au cours des dernières années (+ 3,4 %). Les moteurs de la croissance économique y sont divers : l’attractivité résidentielle et/ou touristique (grande banlieue parisienne, Dax, Mont-de-Marsan, Montauban, La Teste-de-Buch, La Roche-sur-Yon, Saint-Brieuc), la dynamique transfrontalière (Saverne, Haguenau, Saint-Louis, le Genevois français, Annecy), la forte croissance démographique (Guyane, Réunion), ou encore des performances économiques dans certains secteurs de l’industrie (l’industrie pharmaceutique à Rouen, la construction aéronautique et les chantiers navals à Saint-Nazaire, la fabrication de produits informatiques à Cholet, le caoutchouc à Clermont Ferrand, etc.).
  • Dans 26 zones d’emploi (classe 4), l’orientation sectorielle défavorable a supplanté un effet résiduel positif : l’évolution de l’emploi (+ 0,2 %) y est plus faible qu’en moyenne nationale. Il s’agit surtout de zones d’emploi de petite taille, peu denses, situées dans le centre du pays et en Mayenne, de zones industrielles en restructuration (Sarreguemines avec la sous-traitance automobile, Sélestat avec la fabrication de meubles, etc.) ou encore de zones ayant pâti d’une croissance démographique atone (Chartres, Blois).
     
  • Enfin, 149 zones d’emploi (classe 6), soit presque la moitié, sont en difficulté : elles cumulent une orientation sectorielle et un effet résiduel défavorables. L’emploi a décru de 2 % dans ces zones entre 2007 et 2012, principalement sous l’effet de la crise de 2008. Cette situation concerne principalement les territoires industriels du grand Bassin parisien (la plupart des zones d’emploi de Normandie, des anciennes régions Champagne-Ardenne et Lorraine – sauf Nancy et Metz –, de Bourgogne-Franche- Comté et du Centre – sauf Chartres et Blois) ; les espaces de tradition industrielle du Nord et de l’Est (sauf en Alsace) particulièrement affectés par la diminution des emplois de fabrication industrielle depuis le début des années 1980 ; mais aussi les espaces peu denses des anciennes régions Limousin et Auvergne. Il s’agit de zones à l’économie peu dynamique, et peu attractives : elles sont d’ailleurs souvent en déclin démographique.

Ainsi, les mutations macroéconomiques à l’œuvre depuis quarante ans ont profondément modifié les territoires, qui se sont homogénéisés, urbanisés, tertiarisés, à un degré inégal toutefois. La spécialisation actuelle des territoires fait avant tout apparaître un contraste entre les territoires tertiaires et attractifs, au premier rang desquels les métropoles positionnées sur des activités en croissance et les territoires des façades méditerranéenne et atlantique, et les territoires orientés vers une économie productive, globalement en difficulté. Les facteurs de la croissance des territoires sont multiples et loin d’être réductibles à leur spécialisation économique : cette dernière est inextricablement liée à la croissance démographique, à des effets de situation géographique (l’avantage frontalier), à la forme et à l’histoire du tissu productif, mais aussi aux caractéristiques du capital humain, qui peut constituer une vulnérabilité (chômeurs de longue durée, seniors, actifs non ou peu qualifiés) tout autant qu’un facteur de résistance (attractivité d’actifs qualifiés) et d’entrepreneuriat. Les conséquences des épisodes de croissance et de récession sont aussi fonction des réseaux qui mettent en relation les territoires et qui ont considérablement gagné en intensité au cours des dernières décennies, avec l’élargissement des mobilités des ménages, non seulement en lien avec la périurbanisation, mais également dans une dynamique plus complexe de mobilité de moyenne et de longue distance.

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