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Saisir le dynamisme des territoires : mettre en regard le taux de chômage avec l’évolution de l’emploi

Année de publication2021
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2016
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Certaines zones, comme le pourtour méditerranéen, peuvent en effet connaître à la fois un taux de chômage élevé et une dynamique favorable en termes de création d’emplois. Aussi, l’étude des disparités spatiales du chômage reste incomplète si on ne la met pas en regard avec l’évolution de l’emploi, qui permet de saisir les dynamiques à l’œuvre et donc d’affiner l’analyse de la situation des différents territoires. Un faible taux de chômage peut aussi bien être associé au déclin d’un espace, s’il est couplé avec une faible croissance voire une baisse de l’emploi, qu’avec un dynamisme très favorable, dans les zones en forte croissance d’emploi.
Croiser systématiquement le taux de chômage des zones d’emploi avec la croissance de l’emploi qu’elles ont connu au cours des dernières décennies permet de faire apparaître des regroupements de territoires aux dynamiques très différenciées.

Les zones à faible taux de chômage : entre déclin et dynamisme

Dans le centre de la France (Saint-Flour, Mauriac, Ussel et Tulle), se trouvent des zones d’emploi ayant un faible taux de chômage, mais aussi une faible croissance de l’emploi. Il s’agit d’espaces en déclin démographique : le nombre d’habitants y a baissé en moyenne de 0,2 % par an entre 1999 et 2012, surtout sous l’effet d’un solde naturel très défavorable lié au vieillissement de la population. Dans les quatre zones d’emploi mentionnées ci-avant, 34,2 % des habitants ont 60 ans et plus, contre 23,6 % en moyenne nationale). La part de l’emploi agricole s’y est considérablement réduite, même si elle reste élevée (un tiers des emplois en 1975, contre 10 % en 2012). Les zones d’emploi de Brioude et du Puy-en- Velay sont dans une situation similaire. Les zones d’emploi d’Avranches et de Fougères dans l’Ouest, de Louhans et de Morteau dans l’Est cumulent, elles aussi, faible chômage et faible évolution de l’emploi, mais avec un profil différent. La démographie n’y est pas aussi défavorable que dans le centre de la France, et si l’activité agricole a connu le même déclin, l’emploi industriel a, en revanche, bien résisté (à plus de 20 % contre 12,8 % en France en 2012) malgré quelques difficultés (l’horlogerie dans la zone d’emploi de Morteau par exemple). Dans ces territoires, plusieurs défis sont à relever à court terme : faire face au vieillissement, maintenir un accès aux services publics, retenir la population résidente, etc.
Les zones d’emploi autour de Rennes, de Nantes et de Poitiers font, elles aussi, partie des zones avec le plus faible taux de chômage, mais il s’y conjugue à une forte progression de l’emploi au cours des dernières décennies. La croissance de la population est le double de la moyenne française (+ 1,2 % entre 1999 et 2012, autant par apport naturel que migratoire) et la population beaucoup plus jeune (40,2 % de moins de 30 ans contre 36,7 % en France). Il s’agissait en 1975 de zones plutôt agricoles (un peu moins de 1 emploi sur 5 contre 1 emploi sur 10 en France), où la part des emplois industriels et des services liés à l’industrie (35,6 %) a augmenté depuis, jusqu’à dépasser aujourd’hui la moyenne nationale (31,6 %).
Parmi les autres zones d’emploi cumulant faible chômage et forte croissance économique, on trouve également des pôles technologiques (Grenoble, Saclay), des territoires tournés vers l’économie résidentielle ou touristique (Alpes, Corse, Pays basque), mais aussi des zones d’emploi qui bénéficient pour une large part d’effets frontaliers (autour du Genevois français, Pontarlier, Saint-Louis, et autour de Strasbourg).
Dans ce type d’espaces, l’un des principaux défis est d’absorber la croissance démographique, notamment en matière de construction de logements et d’infrastructures.

Nord-Est et pourtour méditerranéen : des taux de chômage aussi élevés, mais des dynamiques opposées

Le littoral méditerranéen (zones d’emploi de Montpellier, Narbonne, Perpignan, Avignon, avec une pointe jusqu’à Montélimar) ainsi que le littoral océanique au sud de La Rochelle, font partie des zones ayant le plus fort taux de chômage. Toutefois, ces zones ont connu une croissance de l’emploi, surtout résidentiel, parmi les plus dynamiques depuis 1975, sous l’effet d’une croissance démographique soutenue. Dans ces territoires, la croissance importante de l’emploi ne parvient cependant pas à faire baisser le taux de chômage, en raison d’un afflux quasi permanent de nouveaux actifs. Si elle est le signe d’une situation économique plutôt favorable, il est toutefois à noter que cette croissance importante de l’emploi repose sur la spécialisation dans l’économie résidentielle, vulnérable dans un contexte d’austérité qui tire la consommation à la baisse, et n’empêche pas la multiplication des contrats courts, saisonniers notamment.
Les zones d’emploi du Nord-Est (Roubaix-Tourcoing, Cambrai, Maubeuge, Charleville-Mézières) cumulent des taux de chômage tout aussi élevés, avec une croissance de l’emploi cette fois-ci faible. Il s’agit des territoires historiques de l’industrie (sidérurgie, textile, etc.) dont l’emploi s’est effondré au cours des dernières décennies. La part de l’emploi industriel ou tertiaire lié à l’industrie, qui y était supérieure à 52 % (contre 37 % en France) en 1975, a chuté à 33 %
(31 % en France) en 2012. On trouve des zones ayant une situation comparable dans l’Est (de Provins à Saint-Dié-des Vosges en passant par Épinal, Commercy, etc.) et dans le Sud (Castres-Mazamet). Là aussi, l’industrie a décliné (fonderie au Creusot, textile à Castres-Mazamet, bonneterie à Troyes, bassin houiller à Forbach, etc.), sans que tous les ouvriers n’aient eu l’opportunité de trouver un autre emploi, parce que les autres secteurs d’activité n’en ont pas créé suffisamment.

L’enjeu est aujourd’hui d’accompagner ces territoires dans leur transition vers une économie plus tertiarisée, notamment via des programmes de formation professionnelle. D’autres zones qui présentent ces mêmes difficultés (fort taux de chômage et faible croissance de l’emploi) ont un profil différent : ce sont des territoires peu denses, éloignés des centres urbains, qui étaient encore très agricoles il y a quarante ans et qui n’ont pas réussi à attirer ou développer de nouvelles activités (Lisieux, Limoux, Saint-Girons, Marmande, etc.). S’y posent les mêmes défis face à la décroissance que dans les zones du centre de la France, auxquels s’ajoute l’enjeu d’un taux de chômage élevé.

À l’échelle locale, un lien faible entre chômage et création d’emplois

Comparer le niveau de la croissance de l’emploi et celui du chômage à l’échelle des régions permet de faire apparaître des situations très contrastées, qui résument les situations diversifiées des zones d’emploi. Parmi les régions qui affichent un faible taux de chômage, on distingue un groupe très dynamique (régions de l’Ouest, Île-de-France14, Corse) et un groupe où la croissance de l’emploi est atone (Centre-Val-de-Loire et Bourgogne-Franche-Comté).

À l’inverse, parmi les régions où le chômage est supérieur à la moyenne nationale, on retrouve l’opposition entre le pourtour méditerranéen, où la croissance de l’emploi est très forte, et les régions du Nord, où le fort taux de chômage se cumule avec une très faible croissance de l’emploi.
À l’échelle des agglomérations, une étude récente met en rapport l’évolution de l’emploi avec l’évolution du chômage. La conclusion est déroutante : elle ne met en évidence, à l’échelle des agglomérations, aucune corrélation entre l’évolution de l’emploi salarié privé et celle de la demande d’emploi. Pour l’ensemble des zones d’emploi, cette corrélation existe mais elle est faible. Autrement dit, les créations d’emploi peuvent parfois n’avoir qu’une faible – voire aucune – influence directe sur la trajectoire du chômage dans un territoire.

Ce paradoxe peut être expliqué par trois raisons principales, qui se combinent :

  • La mobilité croissante des travailleurs fait que de plus en plus d’emplois sont occupés par des actifs qui résident en dehors du territoire où ils travaillent (voir partie 2) ;
  • Ce phénomène peut être accentué par un mouvement de déconnexion entre les besoins en qualification des entreprises d’un territoire et le profil des actifs résidents (voir chapitre 2B) ;
  • Enfin, ainsi que précédemment évoqué pour le pourtour méditerranéen, les volumes de création d’emplois peuvent ne pas suffire à absorber le dynamisme de la population active.


Ces conclusions invitent à raisonner non plus uniquement en termes de stocks (les emplois ou les demandeurs d’emploi présents dans leur périmètre institutionnel), mais en termes de flux, c’est-à-dire en prenant acte de l’intensité des relations interterritoriales.

L’absence de liaison directe et étroite entre dynamisme économique et évolution du chômage explique que le taux de retour à l’emploi des demandeurs d’emploi, indicateur de santé des territoires, ne soit pas calqué sur la carte de la croissance de l’emploi.

Bessone A.-J. et Guillaneuf J. (2015), « Les effets de la crise sur les marchés du travail européens : une intensité et une durée variables », in France, portrait social, coll. « Insee Références ».

Bessone A.-J., Dorothée O., Robin M., Vugdalic S. (2015), « Emploi et chômage dans les nouvelles régions depuis la crise », Insee Focus, n° 40, novembre 2015.

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« Le chômage de longue durée : vers une mesure de “l’éloignement à l’emploi” de longue durée ? », Études et Recherches, n° 2, Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques/Pôle emploi, décembre 2014.

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En Bref, n° 7, CGET, octobre 2015.

ESPON (2014), « Economic Crisis and the Resilience of Regions », Territorial Observation, n° 12, septembre 2014.

Fiche thématique « Cadrage européen » (2015), in France, portrait social, coll. « Insee Références ».

Lacour J.-P. (2015), « 2,2 millions d’emplois recréés depuis la crise » in Les Échos, 16 décembre 2015.

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