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Une géographie de l’emploi très liée aux dynamiques démographiques

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Entre 1975 et 2012, l’emploi en France métropolitaine a augmenté de 5 millions de postes, soit une croissance moyenne de 0,57 % par an, à des rythmes plus ou moins soutenus selon les périodes. Cette croissance de l’emploi a été sélective : elle s’est concentrée dans certains espaces, au premier chef desquels la couronne parisienne et les grandes agglomérations de l’ouest et du sud de la France, qui ont eu la croissance démographique la plus forte au cours des dernières décennies. La croissance de l’emploi est en effet fortement liée à celle de la population dans les territoires, et toutes deux forment un écheveau dont il est difficile de démêler les causes et les effets. Entre 1975 et 2012, les zones de croissance de l’emploi sont pour la plupart identiques aux zones de croissance de la population, et restent globalement les mêmes tout au long de la période : grande couronne parisienne et au-delà, métropoles et villes moyennes du grand Ouest, Gironde, bassin toulousain, pourtour méditerranéen (Var et agglomération de Montpellier en premier lieu), couloir rhodanien et Alpes. La Corse connaît quant à elle une croissance de l’emploi très forte depuis le début des années 2000. Ce sont les périphéries des grandes agglomérations qui ont montré le plus fort dynamisme démographique et économique : c’est le marqueur d’un phénomène de périurbanisation bien connu.
À l’inverse, les espaces en déclin démographique ont également vu leur nombre d’emplois diminuer au cours de la période 1975-2012 : zones peu denses du centre et du nord-est de la France, massif pyrénéen, centre de la Bretagne et Perche.
Si la géographie de la croissance de l’emploi en France métropolitaine est relativement stable au cours de la période 1975-2012, on observe néanmoins un certain resserrement spatial de celle-ci depuis 2007. Dans un contexte de croissance économique presque atone, marquée par la crise, les territoires les plus dynamiques sont situés sur la façade ouest (zones de Rennes et de Nantes, littoral aquitain), dans la région de Toulouse, dans le quart sud-est du pays (agglomération lyonnaise, genevois français, littoral languedocien, Drôme-Ardèche et région Paca) et en Corse.

 

Une croissance de l’emploi à nuancer

Toutefois, pour l’ensemble de la période 1975-2012 comme pour la période récente, il importe de nuancer cette géographie de la croissance de l’emploi, pour avoir une vision juste des enjeux qui se posent à chaque territoire. Il faut en effet la mettre en regard avec le niveau et la croissance du chômage d’une part (un territoire peut à la fois créer beaucoup d’emplois et avoir un taux de chômage important ; voir chapitre 1B), et avec la croissance de la population d’autre part (un territoire où la croissance de l’emploi est faible n’est pas nécessairement en difficulté si sa population n’augmente pas).
À l’échelle du pays, la population totale a augmenté moins vite que l’emploi depuis 1975, à un rythme annuel moyen de 0,51 % contre 0,57 %.
La population active, elle, a en revanche augmenté plus vite que l’emploi (+ 0,84 % par an en moyenne).
Cela s’explique notamment par la participation croissante des femmes au marché du travail (en 2012, les femmes représentaient presque la moitié des actifs, soit 48 % contre 39 % en 1975), puis par le recul de l’âge légal de départ à la retraite. Fait notable, la population active occupée a crû légèrement plus rapidement que l’emploi : il y a aujourd’hui en France un peu plus d’actifs occupés que d’emploi, le différentiel provenant d’une augmentation importante de l’emploi transfrontalier. En 2012, 1,5 % des emplois occupés par des actifs résidant en France sont en effet localisés à l’étranger (voir encadré).

 

Tenir compte des dynamiques démographiques locales

À l’échelle des zones d’emploi, les évolutions de l’emploi sont fortement corrélées aux évolutions démographiques, le lien de causalité étant double : d’une part la population – et particulièrement les jeunes diplômés –tend à se localiser à proximité ou au cœur des territoires économiquement dynamiques, et d’autre part les entreprises s’installent à proximité de la main d’œuvre dont elles ont besoin, notamment lorsqu’elles requièrent un certain niveau de qualification. Pour les ménages, outre les considérations en matière d’emploi, les caractéristiques géographiques du territoire (conditions climatiques, présence d’espaces naturels), le cadre de vie (proximité aux services, richesse de l’offre commerciale ou culturelle) et le marché du logement (notamment lorsqu’il facilite l’accès à la propriété) sont aussi des facteurs importants dans la décision de localisation, même s’ils varient en fonction du profil des individus. Classiquement, la population « suit » l’emploi, au sens où la création d’emplois de production attire de la main-d’œuvre ; mais c’est de plus en plus la dynamique démographique qui détermine la création d’emplois, dans la sphère résidentielle. Si croissance de l’emploi et croissance de la population sont intrinsèquement liées dans les territoires, la question de savoir qui entraîne l’autre, la démographie ou l’économie, est finalement plus complexe, et appelle une modélisation des interdépendances non traitée dans ce rapport. La suite de l’analyse porte plutôt sur les cas territoriaux où croissance de l’emploi et croissance de la population ne sont pas proportionnelles afin de faire apparaître les zones d’emploi ayant des dynamiques atypiques.

Dans la majeure partie des territoires, l’emploi a augmenté plus vite que la population au cours des dernières décennies, conformément aux dynamiques globales observées à l’échelle du pays. Toutefois, dans certaines zones d’emploi, la dynamique a été plus accentuée qu’ailleurs : l’emploi y a augmenté significativement plus vite que la population depuis 1975. Ce sont surtout les territoires les plus dynamiques du point de vue économique : le sud de l’agglomération parisienne, notamment le plateau de Saclay (où le décalage est important entre le lieu où habitent les actifs et le lieu où ils travaillent, générant de nombreuses migrations pendulaires, voir partie 2), la bande rhénane, la façade ouest (surtout les régions de Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux), Toulouse, le quart sud-est (Montpellier et Aix-en-Provence particulièrement) et une bonne partie de la Corse. Dans certains cas, peu nombreux, l’augmentation de l’emploi se conjugue avec une baisse de la démographie. Dans quelques bassins de la chaîne alpine et du Massif central, les activités liées au tourisme ont ainsi stimulé l’emploi, souvent occupé par des actifs venant pour la saison mais ne résidant pas dans le territoire, l’éloignement des grands centres urbains limitant par ailleurs l’arrivée de nouveaux habitants.

Dans quelques zones d’emploi, la population a crû relativement plus vite que l’emploi depuis 1975 : il s’agit principalement des marges des grandes agglomérations – grand Bassin parisien, mais aussi Lyon, Bordeaux et Montpellier – et des zones d’emploi situées aux frontières suisse et luxembourgeoise. Ce sont pour la plupart des espaces périurbains où les actifs et leur famille se sont peu à peu déconcentrés au cours des dernières décennies, mais où l’afflux de nouveaux arrivants n’a visiblement pas entraîné une hausse d’activité suffisante dans le secteur résidentiel pour dynamiser l’économie locale. Dans quelques rares zones d’emploi, l’augmentation de la population se conjugue même avec une baisse de l’emploi au cours de la période : principalement dans le Nord-Ouest – autour de Caen (zones d’emploi de Saint-Lô, Bayeux, Lisieux), Fougères, Alençon et Guingamp – mais également dans quelques autres zones d’emploi éparses (Troyes, Belfort-Montbéliard-Héricourt, Louhans, Romorantin-Lanthenay et Limoux).

Enfin, entre 1975 et 2012, certaines zones ont vu décroître à la fois leur population et leurs emplois. Dans une partie d’entre elles, c’est l’emploi qui a diminué plus rapidement que la population : à Longwy et à Thionville notamment avec l’effet du travail transfrontalier qui permet à une partie de la population de ces zones d’avoir un travail de l’autre côté de la frontière, dans les villes au sud de Lille particulièrement impactées par les fermetures d’usines, etc. Dans ces zones aux frontières belge, luxembourgeoise et dans le centre de l’actuelle région Grand Est, la baisse de l’emploi a été concomitante de celle de la population, dès le début de la période considérée (1975) et jusqu’à la fin de la décennie 1990. Entre 1999 et 2007, la situation y a été moins défavorable : le niveau de l’emploi s’est redressé dans la plupart de ces zones, et la baisse de la population s’est même arrêtée dans la moitié d’entre elles.
Mais entre 2007 et 2012, c’est à nouveau une double évolution négative qui caractérise ces zones.

Les zones d’emploi agricoles et industrielles du Perche (de L’Aigle à Vire) ont également connu une baisse de l’emploi depuis 1975, et si la population a continué à croître de 1975 à 1982, elle a ensuite rejoint la tendance négative de l’emploi (1982-1990). Depuis, les évolutions de ces zones sont contrastées, sans qu’elles aient pu retrouver leur niveau d’emploi et de population de 1975.

Dans d’autres zones, c’est au contraire la population qui a diminué plus vite que l’emploi : il s’agit des zones peu denses du centre et du Nord-Est, en déprise démographique, où l’emploi résidentiel s’amenuise à mesure que la population diminue. Si les causes du déclin sont différentes, dans un cas comme dans l’autre, les dynamiques négatives de l’emploi et de la population se cumulent, posant le défi important de la décroissance des territoires. L’observation des dynamiques de la population est donc une composante importante pour comprendre et anticiper les transformations de la géographie de l’emploi dans les territoires.

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